La gauche que l’on mérite

Tribune au Nouvel Obs sous pseudonyme (01/12/2007)

« Je n’ai jamais rien fait, je n’ai jamais osé, je ne fais rien parce que je ne sais pas au nom de quoi il faut agir » (Poincaré).

Depuis le 6 mai 2007, la question n’est plus : « comment la gauche peut-elle reconquérir le pouvoir ? », mais : « qu’est-ce que la gauche aujourd’hui ? ». La victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle signe en effet bien plus qu’une défaite électorale pour la gauche : c’est la fin d’un cycle commencé en 1958 et dont l’apogée se situe en 1981.

En 1958, la gauche n’a rien d’autre à offrir que son opposition à de Gaulle : elle est alors largement identifiée à l’échec de la IVème République, incapable de surmonter ses divisions et de dépasser ses clivages idéologiques, sans leader incontestable.

De 1958 à 1981, la gauche a construit progressivement une offre politique lisible et cohérente, reposant sur des valeurs fortes, des outils d’analyse de la société et une manière propre de décrire le monde, une compréhension des attentes politiques du pays et, in fine, un programme cohérent. L’offre politique de la gauche au terme de cette période de construction était sans doute critiquable sur bien des points mais elle lui conférait à la fois un leadership intellectuel indéniable et une très forte crédibilité politique.

Les fondations de la gauche démocratique étaient alors suffisamment solides pour qu’elle puisse passer, malgré un allié redoutable, les compromis nécessaires à la victoire sans pour autant se dénaturer. Ayant su faire de la politique, elle a logiquement pris le pouvoir.

Laminée en 1981, la droite a depuis rassemblé patiemment, à bas bruit, les pièces nécessaires à la reconstruction d’une offre politique attractive. De ce point de vue, l’élection de Nicolas Sarkozy peut s’analyser comme un « mai 1981 à l’envers », l’apogée d’un cycle de reconstruction (1981-2007) qui aboutit à la domination intellectuelle et politique de la droite.

Ses contradictions demeurent et resurgiront dans la conduite des affaires. Mais il est clair qu’aujourd’hui la droite s’appuie sur un certain nombre de valeurs et a procédé à une analyse systématique de la demande politique. Des valeurs de repli sans doute, accusant les clivages (ruraux/urbains, jeunes/vieux, détenteurs de patrimoine/salariés, pavillons/ « quartiers », etc.) là où il faudrait s’employer à les réduire ; mais des valeurs qui s’articulent bien avec la réalité des attentes politiques d’une majorité de Français.

La gauche, quant à elle, depuis 1981, ne s’est jamais longtemps éloignée du pouvoir et a toujours semblé en mesure de le reconquérir rapidement. Pourtant, depuis 1981, elle a continûment perdu à la fois de son magistère intellectuel et de sa crédibilité politique.

La gauche a pu longtemps se permettre d’ignorer l’offensive de la droite sur le terrain des valeurs. Elle a pu se dire solidaire sans paraître encourager l’assistanat, promouvoir une société de liberté et de tolérance sans encourir le reproche de naïveté, mettre en avant l’efficacité de la prévention sans être immédiatement taxée de faiblesse dans la répression.

Aujourd’hui, vaincue empruntant la langue de l’adversaire, la gauche passe son temps à s’excuser de sa « culture de l’excuse ». La gauche n’assume plus ses valeurs et semble saisie de vertige dès lors qu’il lui faut revendiquer ce qu’elle est. L’exemple le plus fameux, ou le plus douloureux, a été donné par Lionel Jospin en 2002 lorsqu’il a cru nécessaire de préciser que « [son] projet n’[était] pas socialiste ». Mais alors, qu’était-il ?

Comme un boxeur acculé dans les cordes, elle tente de parer les coups que la droite lui assène. La gauche, ce serait des juges pour enfants forcément laxistes, des enseignants forcément férus de « pédagogie », des « bobos » forcément coupés du peuple, des syndicalistes forcément adeptes du moindre effort, etc. Tout cela forme en creux une image simpliste mais efficace : la gauche, ce doux mensonge qui nous a fait tant de mal.

Ernest-Antoine Seillière, ancien président du MEDEF, l’a traduit à sa façon lorsqu’il a remis à Denis Kessler la Légion d’honneur : « Quand on n’est pas de gauche à vingt ans, c’est qu’on n’a pas de cœur, quand on n’est pas de droite à quarante, c’est qu’on n’a pas de tête ». Adhérer aux valeurs de gauche : une forme d’immaturité politique. La gauche n’a pas non plus effectué ces vingt-cinq dernières années le nécessaire travail d’analyse en profondeur de la société et de la demande politique.

De ce fait, elle s’est très souvent trouvée réduite à réagir aux solutions proposées par la droite à une demande politique qu’elle n’avait pas su, ou pas voulu, identifier. Ce fut ô combien vrai sur le thème de la sécurité en 2002 ; ce le fut encore en 2007, mais cette fois-ci pratiquement dans tous les domaines de l’action publique, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’emploi, de l’économie ou encore de la conduite des affaires internationales.

Voilà comment, jouant à fronts renversés, le parti conservateur a pu apparaître comme le champion du mouvement face au « conservatisme » allégué de la gauche.

 

Pourquoi cette situation ?

Parmi les causes généralement avancées figure la prétendue incapacité de la gauche à abandonner ses vieilles lunes au profit d’un discours moderne, pragmatique et ancré dans les réalités de son temps. L’intransigeance doctrinale des Anciens aurait eu raison de l’audace réformatrice des Modernes. Mais n’est-ce pas plutôt que les « Modernes », ou prétendus tels, n’ont cessé de décevoir les attentes que l’on pouvait placer en eux ?

D’après les docteurs de la « gauche moderne », qui se définissent eux-mêmes par opposition à la « gauche archaïque », la sphère de la réalité et celle des valeurs seraient séparées : on peut avoir des valeurs généreuses, mais il faut être réaliste dans la conduite des affaires. Dit autrement, l’ère des idéologies serait achevée. La gauche aurait fait cette découverte fondamentale en se frottant à l’exercice des responsabilités et à des choix politiques parfois difficiles depuis 1981.

Pour les tenants de ce discours, il faudrait faire entrer la gauche dans le « cercle de la raison ». Elle y retrouverait son pendant, la droite moderne, celle-ci plus sensible aux réalités économiques, celle-là plus sensible à la justice sociale. A l’extérieur de ce cercle seraient rejetées une droite et une gauche archaïques soit, pour reprendre l’image de M. Seillière, une droite sans cœur (l’extrême-droite et la droite dure) et une gauche sans tête (l’extrême-gauche et la gauche archaïque).

L’espace politique s’ordonnerait donc entre cœur et raison, ce nouveau clivage effaçant progressivement le clivage droite/gauche. Sans le dire mais tout en le suggérant fortement, la gauche moderne nous avoue qu’elle n’est pas vraiment, ou pas principalement, de gauche.

Ce discours de la raison renvoie à une critique élitiste des blocages de la société française. Pour soigner ses maux (chômage, fonctionnement des services publics, endettement public, manque de compétitivité, insuffisance du système éducatif et de la recherche publique…), il faudrait essentiellement opérer une réforme de l’Etat et des services publics. Un consensus existerait sur la nature technique des réformes à entreprendre. Seules l’incurie des politiques et surtout la persistance de conservatismes et de corporatismes bien identifiés en brideraient la mise en œuvre.

Parmi les éléments bloquants figureraient notamment les partis politiques situés à la gauche du PS, et plus encore les organisations syndicales, notamment celles de la fonction publique. Beaucoup de hauts fonctionnaires de gauche ont porté ce discours ; ils voient dans les « conservatismes » qu’ils dénoncent la raison principale de l’échec des réformes qu’ils ont eux-mêmes tentées, dispensant de responsabilité les gouvernements qui les ont engagées, les parlements qui les ont soutenues ainsi que les managers publics, dont ils étaient, qui ont voulu les mettre en œuvre.

Cette analyse manque d’objectivité mais elle manque surtout de sens politique : qu’est-ce qu’une réforme bonne en soi mais inapplicable parce que ceux à qui elle doit s’appliquer la refusent ? La réponse est simple : c’est un rapport administratif. La « gauche moderne » s’est souvent rassurée par des victoires de papier, remplissant ainsi une vaste bibliothèque de bonnes idées qui n’ont jamais franchi le stade de la proposition technocratique.

Qu’on ne déduise pas de ce qui précède que nous plaçons davantage d’espoirs dans le discours de ceux qui ont fui, parfois de façon cynique, le terrain des réalités pour se réfugier dans le vert paradis des valeurs identitaires d’une gauche « de gauche ». On ne reconstruira pas une gauche cohérente et capable de gouverner sur un triple refus : refus de l’économie de marché, refus de l’Europe, refus d’un Etat efficace. D’une part parce qu’il est illusoire de prétendre récuser des réalités qui s’imposent à nous comme à l’ensemble des pays développés ; d’autre part et surtout parce que ces réalités sont des opportunités bien autant, sinon bien plus, que des contraintes.

Beaucoup prétendent que la mondialisation oppose les élites heureuses, qui en retireront tous les fruits, et les classes populaires peureuses, qui ont tout à en redouter. C’est ce pessimisme en forme de renoncement, et cela seul, qu’il faut refuser. D’autres formations politiques de gauche, en Europe ou sur divers continents, l’ont bien compris.

 

La défaite du 6 mai 2007 ne relève donc pas pour l’essentiel d’un problème de crédibilité personnelle de la candidate, de préparation matérielle de la campagne ou de communication, mais bien d’un problème fondamental d’offre politique.

Pour la gauche, croire qu’elle pourra retrouver l’exercice des responsabilités en comptant uniquement sur les erreurs de la droite au gouvernement serait faire preuve d’une bien grande naïveté. C’est la stratégie qu’elle a suivie entre 2002 et 2007, avec la fortune que l’on sait.

On voit pourtant que la refondation que chacun réclame aujourd’hui est mal engagée. Trois fausses pistes se dessinent : il faudrait soit une nouvelle tête, soit un nouveau nom, soit une nouvelle alliance.

La solution de facilité consiste à chercher le meilleur porte-parole. C’est difficile lorsqu’on ne sait pas quelle parole il devra porter.

Des solutions de nature cosmétique (changement d’organisation, changement de nom, renouvellement des cadres) sont également avancées ; on peine pour l’instant à voir le travail sur les fondations derrière le ravalement de façade.

Enfin, beaucoup voient dans l’équation du premier tour de la présidentielle la réponse au problème : l’addition des voix du centre et de celles du parti socialiste forme l’esquisse d’une majorité qui peut, qui doit se former. La gauche devrait réaliser enfin son aggiornamento et bâtir ce parti « social-démocrate » de centre-gauche, moderne, débarrassé de certains dogmes d’origine marxiste, que tout le monde attend et qui existerait déjà dans la plupart des pays européens (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, pays scandinaves…).

En d’autres termes, l’avenir de la gauche, c’est le centre.

Mais qu’est-ce vraiment qu’un parti social-démocrate ? L’appel à la social-démocratie résonne plus aujourd’hui comme une incantation que comme une option véritablement structurée.

S’agit-il d’un parti socialiste réconcilié avec l’économie de marché ? Mais ne serait-ce pas le cas, depuis au moins les années 1980 ? Un parti qui met en œuvre des mesures de « flex-sécurité » comme celles que certains ont voulu importer des pays nordiques ? Quand bien même ces mesures seraient-elles prometteuses, sont-elles pour autant transposables en France, dans un pays dont les relations salariales et plus largement le consensus et les valeurs sur lesquels repose la société sont fondamentalement différents ?

Il faut tourner résolument le dos à ces fausses solutions et entamer rapidement le travail critique indispensable à la reconstruction idéologique de la gauche. N’ayons pas peur de ce mot : c’est bien 3 d’un véritable travail idéologique qu’il s’agit. Revisiter son système de valeurs, poser un diagnostic sur la société française, les défis auxquels elle est confrontée et ses aspirations politiques. Identifier les lignes de force, voire les lignes de conflit. Et ensuite seulement, définir un positionnement politique, puis un projet, et enfin trouver une incarnation, ce fameux « leadership » par lequel tout le monde veut commencer aujourd’hui.

C’est ce que les Français souhaitent : avoir la gauche que la France mérite, une offre politique construite, proposant une véritable vision de la France, qui fasse progresser la France, comme cela a été le cas par le passé.

La gauche peut s’appuyer sur des repères forts : la passion de la liberté, la défense de l’égalité, le primat du mérite sur la naissance, le sens de la générosité et de l’ouverture aux autres, le respect des droits et la lutte contre l’arbitraire, la conviction que le destin de l’homme s’accomplit dans la solidarité et le partage.

Ces repères font consensus : qui est contre la justice ? qui conteste la nécessité d’un ordre ?

Mais si l’on se contente d’énumérer ces points de repère, on en restera à la reprise de mots d’ordre généraux et généreux, aussi consensuels que désincarnés, ou plutôt consensuels parce que désincarnés.

Il faudra donc aller plus loin, préciser nos valeurs, ce à quoi elles nous engagent, dans quelle mesure elles sont compatibles entre elles, en quoi la manière dont la gauche les définit et les assume se différencie de la vision qu’en a la droite.

Il faudra donc tout d’abord ancrer ces principes dans les réalités de la France d’aujourd’hui. On s’excuserait presque de l’évidence du propos si cette méthode était réellement à l’œuvre : peut-on affirmer qu’en France aujourd’hui la politique fiscale corrige réellement les inégalités ? Que la recherche et l’innovation sont soutenus autant qu’ils devraient l’être ? Que l’égalité d’accès aux services publics est une réalité ? Que l’empilement des compétences des collectivités locales est un gage de clarté et d’efficacité ?

En méditant ces questions, la gauche pourra renouer le dialogue avec ceux qui n’ont pas renié leur engagement et leurs convictions, mais ont perdu toutes leurs illusions envers l’idée même d’une « gauche de gouvernement ».

Mieux ancrée dans ses convictions, la gauche pourra également rechercher les alliances nécessaires ou possibles avec ceux qui souhaiteront gouverner avec elle.

La route sera longue. On ne rebâtit pas un diagnostic, une vision et un projet pour la France en un jour ni en un an.

Tout juste élu député, le jeune Jaurès demanda à Ferry, l’un de ses modèles alors : « Vers quel terme croyez-vous qu’évolue la société humaine, et où prétendez-vous la conduire ? ». Ferry trouva la question particulièrement naïve et incongrue.

Notre génération a le devoir de poser aujourd’hui la même question. Elle est également, de fait, dans l’obligation d’y répondre largement elle-même.