Le traité budgétaire européen passe à côté du sujet

Tribune au Figaro avec Olivier Hersent (15/02/2012)

Le nouveau traité est censé régler tous les problèmes de la zone euro. Pourtant, la Grèce, et peut-être aussi le Portugal, sont au bord de la faillite. Pourquoi ce paradoxe? Est-ce le dernier soubresaut de la crise, ou le signe que le nouveau traité ne règle rien?

Prenons un peu de recul. Depuis quinze ans, les crises financières se succèdent. 1997: crise asiatique. 2000: bulle Internet. 2007: crise du subprime. 2008: crise bancaire. 2009: crise de la zone euro.

À chaque crise son responsable. En 1997, les politiques de change. En 2001, les analystes financiers, leur comportement moutonnier et leurs modes de rémunération. En 2007, les agences de notation, qui ont favorisé les financements structurés pour accroître leurs revenus. En 2008, les bonus, qui incitent à prendre trop de risques. En 2009 la gouvernance européenne et, encore, les agences de notation.

Et à chaque crise sa réponse spécifique; aujourd’hui, le nouveau traité budgétaire, et des règles pour les agences de notation.

Pourtant, la cause première des crises est toujours la même: une insuffisance ou un excès de monnaie, c’est-à-dire une erreur de politique monétaire des Banques centrales.

En Asie, dans les années 1990, il y avait trop peu de monnaie en circulation. Les devises nationales se sont donc artificiellement appréciées, pénalisant les exportations. La dette externe a explosé, faute de financements locaux. Conséquences: crise de balance des paiements, fuite des capitaux étrangers et dévaluations.

À l’inverse, les crises que nous connaissons depuis 2000 sont toutes des bulles, c’est-à-dire des phases où la demande pour certains actifs augmente artificiellement, avant de s’écrouler. Aujourd’hui on s’étonne que l’on ait pu croire que les sociétés Internet valaient si cher, ou que le subprime et des États surendettés étaient sans risque. Mais quand on a trop d’argent, on le dépense sans réfléchir. Et pendant quinze ans la Réserve fédérale américaine (la Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) ont laissé croître la masse monétaire du dollar et de l’euro à 10% par an en moyenne.

La Fed et la BCE portent donc une responsabilité colossale. Mais on ne leur a jamais demandé des comptes. Pompiers pyromanes, on les appelle même pour éteindre les incendies qu’elles ont allumés. Et le nouveau traité européen passe encore à côté du sujet. Au mieux, il soignera le symptôme, la dette publique.

Pourquoi la politique monétaire est-elle ainsi à l’abri de toute remise en cause? Parce qu’il y a 40 ans Milton Friedman a dit que la politique monétaire ne pouvait faire que du mal, le seul objectif de la BCE est la lutte contre l’inflation. Parce qu’il y a 25 ans Larry Summers a cru montrer que des Banques centrales indépendantes contenaient mieux l’inflation, la BCE est indépendante et en dehors de tout contrôle démocratique. Point.

Rêvons un peu. Imaginons qu’un responsable politique européen souhaite réformer la politique monétaire et la BCE. Pour éviter de nouvelles crises, arrêter de réécrire les traités et pouvoir enfin dessiner l’économie européenne à 10 ans. Que faire?

Avant tout, il faut retrouver un peu de sérénité dans la zone euro et écarter le risque de défaut. À ce point de la crise, il n’y a pas d’autre solution que de venir en aide aux États qui s’engagent sur une «règle d’or». Et seule la BCE en a encore les moyens financiers.

Reste à définir cette règle d’or. La dette permet de financer des projets, dès lors qu’ils rapportent plus que la charge d’intérêt. Il n’est donc pas question d’interdire la dette publique mais de la réserver aux investissements, et lorsque la croissance est supérieure aux taux d’intérêt. Un État qui refuserait cette règle se placerait de fait hors zone euro.

Une fois la zone euro mise en sécurité, on pourrait débattre de la politique monétaire.

Débattre des enjeux et des risques liés à la monnaie. Trop de monnaie favorise l’inflation des prix des biens, des services et des actifs financiers et immobiliers; l’apurement des dettes et l’épargne de précaution; le carry trade, c’est-à-dire la conversion dans une autre devise pour investir ailleurs. À l’inverse, pas assez de monnaie, ce sont des investissements rentables qui ne se réalisent pas, et des banques qui manquent de liquidité, voire de fonds propres.

Débattre des objectifs de la BCE. Objectifs sur la masse monétaire d’abord. Sur l’inflation, notamment des actifs. Sur le niveau d’épargne et de dette privées, et leur utilisation. Sur le soutien aux banques, qui doit être la contrepartie du financement de l’économie européenne.

Débattre enfin du rôle et de la gouvernance de la BCE. De l’articulation entre politique prudentielle et monétaire. De la transparence et du contrôle démocratique.

Si ce responsable existe, il doit faire vite. Le couple franco-allemand, fort du nouveau traité, prépare déjà la prochaine bulle en proposant d’assouplir les règles du Bâle 3 sur les banques.