Le non-programme économique de Nicolas Sarkozy

Interview sur Atlantico.fr (31/03/2016)

1/Dans un article publié sur Linkedin le 30 mars, Nicolas Sarkozy dévoilait les grandes lignes d’un programme économique en vue de l’élection présidentielle de 2017. 100 milliards de baisse de dépenses publiques, non remplacement d’un fonctionnaire sur deux afin de réduire les effectifs de la fonction publique de 300 000 personnes, baisse d’impôts de 25 milliards dès l’été 2017. En quoi le diagnostic qui se dégage de ce programme économique est-il, ou non, pertinent ?

Tout d’abord le « programme économique » rendu public hier par Nicolas Sarkozy est très étonnant dans sa forme. Pourquoi une publication sur Linkedin, qui ne se prête pas à ce type d’annonce ? Et pourquoi une forme à la fois ni courte et percutante, ni longue et détaillée ?

Dans ce « programme », le diagnostic tient en une phrase seulement : manque de compétitivité, excès de dette publique, excès des prélèvements obligatoires et de normes. C’est très peu. Et avec ce diagnostic sommaire Nicolas Sarkozy n’identifie pas les causes profondes des difficultés françaises, mais il se concentre sur les symptômes.

Avec le « manque de compétitivité » on peut imaginer que Nicolas Sarkozy vise la désindustrialisation, la dégradation du commerce extérieur et les pertes de parts de marché de l’économie française. Mais à quoi ces phénomènes sont-ils dus ? Des coûts trop élevés ? Ou des produits mal positionnés et une innovation insuffisante ? On ne sait pas. Et donc on imagine que Nicolas Sarkozy parle des coûts. Ce qui n’est pas le problème principal aujourd’hui.

L’ « excès de dette publique » n’est pas non plus le mal en lui-même, mais un symptôme. La dette publique n’est pas bonne ou mauvaise par essence, ce qui importe c’est de savoir à quoi elle sert. Ce dont Nicolas Sarkozy ne dit rien. C’est pourtant là que réside l’un des problèmes majeurs de la France : la dette publique française ne sert pas à investir dans l’avenir du pays, mais à financer un Etat Samu social qui vient tenter de traiter les conséquences des déficiences économiques.

Et c’est la même confusion pour les prélèvements obligatoires : s’ils sont si élevés en France, ce n’est pas par erreur mais pour financer un Etat social qui ne cesse de grossir face aux difficultés économiques.

Donc non, le diagnostic de Nicolas Sarkozy n’est malheureusement pas pertinent.

2/Selon un article publié par le politologue américain Dani Rodrik, deux éléments de clivage façonnent aujourd’hui la vie politique, entre clivage identitaire et clivage inégalitaire. En quoi le programme économique porté par Nicolas Sarkozy permet de répondre au clivage inégalitaire ?

Cette grille de lecture est très juste : la scène politique, notamment en France, est en effet en train de se recomposer entre ceux qui privilégient, dans leur diagnostic et leurs propositions, le clivage identitaire, et ceux qui se structurent autour du clivage inégalitaire ou social.

Cette recomposition est en train de supplanter le clivage traditionnel gauche / droite. Elle favorise le Front national, qui a un positionnement clair (priorité au clivage identitaire). Elle est en revanche très destructrice pour le Parti Socialiste et les Républicains, qui sont en risque fort de se scinder chacun à moyen terme en deux, suivant cette nouvelle ligne de partage.

Avec ce programme économique qui est une caricature de la pensée unique économique française des 30 dernières années, Nicolas Sarkozy manque totalement le clivage inégalitaire. Techniquement, en se contentant des symptômes et d’une analyse en surface, Nicolas Sarkozy, s’il était élu, ne ferait que perpétuer la politique low cost / low innovation de tous ses prédécesseurs et de lui-même. Et politiquement, ce programme est contre-productif : tous les Français ont bien compris après 30 ans de cette politique et l’apothéose Hollande / Valls depuis quatre ans que cette politique non seulement ne fonctionnait pas, mais qu’elle était facteur d’un stress et d’une précarité encore plus grands.

Nicolas Sarkozy est donc tombé dans le panneau de la tactique de François Hollande. Celui-ci, avec sa politique économique conservatrice et inégalitaire camouflée sous les traits du libéralisme, le pousse à la surenchère, alors même que, comme les sondages le montrent, son électorat ne l’attend pas ici.

La seule stratégie gagnante pour Nicolas Sarkozy, et qui accessoirement serait également gagnante pour la France s’il était élu, serait de construire une politique différente, qui rompe avec la politique de ces 30 dernières années en proposant des réformes de structure ambitieuses notamment sur l’innovation, l’investissement, les banques, la prise de risque individuelle ou encore la gouvernance des entreprises.

Malheureusement, tel qu’il est aujourd’hui entouré et notamment avec le rôle qu’il a donné à Eric Woerth, Nicolas Sarkozy est condamné pour l’instant à ânonner ce type de programme.

3/Que peut-on attendre, en termes d’« accueil » d’un tel programme par l’électorat de droite et du centre ? Quels peuvent en être les effets au regard de la concurrence politique qui se profile à l’horizon 2017 ?

Ce programme est tellement attendu et sans surprise qu’il va avoir très peu d’impact médiatique et politique et rester sans doute très peu de temps à l’affiche. On pourrait donc se dire que c’est une erreur sans conséquence pour Nicolas Sarkozy.

Mais ce n’est pas le cas. Car, pour reprendre les termesde Rodrik, en ratant la question inégalitaire, Sarkozy va être obligé de reporter toutes ses forces, s’il veut l’emporter aux primaires et à la présidentielle, sur la question identitaire.

Et là l’écueil, bien entendu, c’est le Front national, qui est nativement positionné sur ce créneau et avec lequel il va se retrouver en concurrence frontale.

La première conséquence concrète de ce programme économique très faible est donc que Nicolas Sarkozy ne peut plus gagner la présidentielle, car il perd avec ce programme le combat social, et qu’il ne peut pas gagner le combat identitaire face au Front national.

La seconde conséquence, c’est qu’il se prive, et qu’il prive les Français, d’une magnifique occasion de recomposer la scène politique française. S’il venait devant les Français avec un programme économique ambitieux et transformateur, il pourrait être un acteur et un gagnant de la recomposition politique française à venir dont nous parlions plus haut. Alors qu’avec ce programme économique, il se condamne et il condamne son parti non seulement à être spectateur de la recomposition, mais à en être une des victimes, pris en étau entre le PS et le FN.

4/Plus largement, quels sont les points forts et les points faibles d’une telle vision économique ? Nicolas Sarkozy a-t-il tiré les leçons de la stagnation économique qui frappe le pays depuis 2008 ?

J’ai du mal à voir des points forts à ce programme économique de Nicolas Sarkozy ! Ce programme est notamment bien plus faible, sur le fond et en termes d’impact politique, que son projet politique de 2007, qu’il n’a pas appliqué mais qui avait le mérite d’une certaine cohérence en plaçant la valeur travail en son centre.

Là nous sommes en plein dans la pensée unique low cost / low innovation de ces 30 dernières années, qui a déjà fait tellement de dégats en France.

On sait donc déjà quels seront les effets de cette politique : court-termisme des investisseurs et des entreprises, appauvrissement et perte de substance du tissu industriel, prise en charge du coût social par l’Etat qui se désengage de la sphère économique, etc. Et donc in fine ce sera moins de croissance et plus de chômage et d’exclusion.

Mais soyons optimiste : il reste encore à Nicolas Sarkozy six mois avant les primaires, et un an avant les présidentielles, pour changer de programme économique. C’est matériellement assez, mais en aura-t-il le courage ? A suivre…

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