Les inégalités, est-ce le bon concept ?

Interview sur Atlantico.fr (29/03/2016)

1) Alors qu’une étude d’Oxfam affirme qu’en 2015, 62 personnes détenaient autant d’argent que la moitié de la population mondiale, une autre étude publiée par l’économiste Caroline Freund, indique que rejeter la responsabilité des inégalités sur les super-riches serait une erreur. En effet, selon ses recherches, les milliardaires se diviseraient principalement entre les héritiers et de grands entrepreneurs partis de 0, qui, pour leur part, créent un grand nombre d’emplois. En quoi la lutte contre les inégalités, si celle-ci est indifférenciée entre ces deux catégories, peut s’avérer contre-productive dans la lutte contre la pauvreté ?

 Les inégalités, prises de manière indifférenciée, ne sont en effet pas pour moi un concept pertinent.

Ce qui me semble pertinent, c’est le couplé inégalités / prise de risque. Et ce qui m’inquiete dans la France d’aujourd’hui, tant sur le plan politique qu’economique, ce n’est pas, comme Thomas Piketty, la montée des inégalités (patrimoniales, salariales) en tant que telles, mais les inegalites et l’accumulation de richesses qu’aucune prise de risque particulière ne justifie.

Le symbole de l’absence de prise de risque totale est évidemment le rentier. Mais quel risque prend réellement aujourd’hui le patron de grande entreprise, qui en France n’a presqu’aucun contre-poids (conseils d’administration faibles, actionnariat morcelé, actionnariat-salarie inexistant, mesures anti-OPA protectrices, proximité avec le pouvoir politique) et bénéfice de la garantie de fait d’un emploi à vie ? Quel risque prend également le cadre de grand groupe qui sait qu’il bénéficie de fait d’uen sécurité de l’emploi à vie ? 

Et quand il n’y a pas de prise de risque, il n’y a notamment pas de création ni d’innovation, et donc en particulier pas de croissance et de créations d’emplois.

2) Cependant, selon l’étude menée par Caroline Freund, une distinction doit être faite entre « l’utilité » sociale des milliardaires ayant hérité de leur fortune, et celle de ceux qui l’ont fabriqué de toutes pièces, car ces derniers créent de nombreux emplois à travers le monde. Or, si ces derniers se sont multipliés au cours des dernières années au sein des pays émergents, ils n’ont que faiblement progressé (en nombre) au sein des pays occidentaux. Les sociétés occidentales en font elles trop pour protéger des fortunes héritées, et pas assez pour soutenir les véritables créateurs de richesse ? Concernant le cas spécifique de la France, cette tendance se vérifie-t-elle ?

Bien sur, les sociétés occidentales et notamment la France en font trop pour protéger les richesses héritées. En temps de paix et sans immigration ‎massive, ce qui est le cas de la France depuis 30 ans, rien ne vient rebattre les cartes de l’extérieur. La tendance naturelle des sociétés à protéger l’ordre établi a donc libre cours.

Cette tendance à protéger l’ordre établi provient de deux facteurs au moins. 

Premier facteur, la collusion entre les sphères publique et politique d’une part, et privée de l’autre.

Le secteur privé finance le politique, qui en retour favorise le secteur privé. Cette collusion n’a absolument pas été empêchée par les lois françaises sur le financement de la vie politique.‎ Elle existe, et elle n’est pas transparente comme aux Etats-Unis où au moins chacun peut voir qui finance qui, et en particulier opposer les soutiens financiers d’Hillary Clinton à ceux de Bernie Sanders.

Par ailleurs, le mode de gestion actuel de la fonction publique (sur-recrutement en sortie d’école, responsabilités très/trop précoces, départs ‎rapides, absence de recrutement seniors) fait que la plupart des dirigeants du secteur privé continuent aujourd’hui à provenir de la sphère publique ce qui entretient la proximite. 

‎Second facteur, le monde politique etabli, en France en tout en cas, a réussi à fermer le jeu en empêchant toute initiative en dehors des grands partis. Le projet de loi dit de ‘modernisation’ sur les modalités de l’élection présidentielle en offre aujourd’hui un nouvel exemple. 

Et le jeu est tout autant fermé à l’intérieur des partis eux-mêmes, comme le ‎montrent actuellement les règles de parrainage pour les primaires des Républicains. 

 

3) Autre source d’inquiétude, selon Caroline Freund, les pays occidentaux se caractériseraient par une hausse des fortunes constituées sous l’effet de connexions politiques et financières (passant de 1,6% à 3,9% des fortunes entre 2001 et 2014). Comment expliquer un tel phénomène ?

Pour ce qui est des connexions politiques c’est le symptôme de la fermeture du système et de la collusion entre politique, public et privé dont nous venons de parler.

Pour le poids de la finance, il existe des raisons spécifiques à cette situation.

C’est d’abord la création d’un cadre très favorable à partir du milieu des années 80 aux activités financières dans le monde, et notamment en France avec l’avenement du libéralisme à la francaise et les lois de libéralisation bancaire de 84 et 86, ainsi que le régime favorable aux investissements LBO.

C’est ensuite le surendettement des économies développées, du fait de politiques monétaires totalement inadaptées aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Ce surendettemtn a en effet conduit au développement de toute une industrie : banques, intermédiaires en tout genre, etc. qui ne crée pas de richesses au plan macro-economique mais permet à certains de s’enrichir rapidement.

Il y a 10 ans déjà un patron de banque privée parisienne m’indiquait que tous ses nouveaux clients venaient du Private Equity ; je ne pense pas que la situation ait changé, au contraire.

4) Ainsi, ces deux dynamiques opposant les pays occidentaux et les pays émergents conduiraient à une dichotomie entre des pays émergents qui produiraient une économie « inclusive », permettant au plus grand nombre d’en bénéficier, et des pays occidentaux confrontés à une problématique de sclérose. Ce constat est-il exact ? Quels sont les moyens permettant d’obtenir un résultat plus satisfaisant pour les pays occidentaux, et ce, tout en évitant de tuer la « poule aux œufs d’or » ?

Je ne me prononcerai pas sur le caractère inclusif des pays émergents‎, que je ne connais pas suffisamment. Je note toutefois que certains semblent en risque de perdre rapidement le lien entre création de richesse et prise de risque, pour les mêmes raisons que les pays développés – collusion public / politique / privé, fermeture du monde politique, sur-pondération du secteur financier – et avec les mêmes conséquences en termes de ralentissement de la croissance, de l’innovation et des créations d’emploi.

Pour ce qui est des pays développés et notamment de la France, il faut réaffirmer d’urgence le lien entre création de richesse et prise de risque.

Dans le premier programme politique que j’ai écrit, j’avais proposé, pour « remettre les compteurs à zero », de porter les droits de succession à 100%. C’etait sans doute sous-estimer le besoin de l’Homme de transmettre et de laisser une trace sur Terre, par-delà sa mort !

‎Sans aller jusque là, de nombreuses mesures simples permettraient de restaurer une relation saine entre richesse et risque.

En premier lieu des taux d’interet positifs‎, évidemment. Une fiscalité qui privilégie l’investissement de long terme. Une gouvernance d’entreprise qui crée enfin des contrepoids au pouvoir du patronat. Un véritable actionnariat salarie. Plus de fluidité entre les PME, lieu par excellence de la prise de risque, et les grands groupes.

Comme vous le voyez, rien de tout cela n’a été mis en oeuvre par les gouvernements récents, ni ne fait partie des ‎programmes des candidats pour 2017. Au contraire, Hollande et Macron ont oeuvré en sens contraire, notamment en dégradant la situation de ceux qui prennent des risques. A cet égard, la diminution des droits des salariés des PME est particulièrement scandaleuse et contre-productive. Macron à également opposé entrepreneurs et salariés ; pour moi la ligne de partage n’est pas la, mais entre ceux qui prennent des risques (certains entrepreneurs mais aussi beaucoup de salariés, notamment dans les PME) et les autres.

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