Mais où sont passés les libéraux ?

Interview sur Atlantico.fr (04/03/2016)

Que révèle ce sondage (voir ici : 61% des électeurs de droite seraient opposés à la loi El Khomri) du rapport entre une offre politique de droite de plus en plus tournée vers le libéralisme et un électorat qui semble encore méfiant ?

D’abord, il faut souligner que l’attitude du gouvernement Valls est très difficile à lire. D’un côté, il se prétend ouvertement libéral, au moins pour une partie de ses membres, ce qui est rare en France. Mais dans le même temps, il adopte des mesures hostiles aux libertés publiques. Et il propose des textes de lois économiques et sociaux présentés comme libéraux qui, soit manquent terriblement de contenu (les lois Macron, dont la deuxième a même disparu discrètement), soit sont très mal préparés (la loi El Khomri).

Ce n’est donc pas l’action du gouvernement Valls qui va permettre de clarifier la relation des électeurs de droite, et des Français en général, avec le libéralisme. Cette relation va rester ambivalente, comme le reflètent les récents sondages sur la loi El Khomri.

C’est d’abord la relation des Français avec les libertés publiques qui est ambivalente. D’un côté, les libertés publiques font partie du récit national : la France serait la patrie des Droits de l’Homme, et donc notamment des libertés, premier terme de la devise nationale. Mais de l’autre,  les Français sont beaucoup moins attachés aux libertés publiques que, par exemple, les Anglais. La loi renseignement, le renforcement des pouvoirs de la police et de la justice, ou la prolongation de l’état d’urgence n’ont ainsi provoqué pratiquement aucune réaction dans l’opinion publique.

La relation des Français avec le libéralisme économique est également ambivalente. La France est souvent présentée comme un pays très peu libéral économiquement, au vu notamment du poids des dépenses publiques et de l’épaisseur du Code du travail. C’est oublier que depuis plus de 30 ans, tous les gouvernements, unanimement, ont libéralisé l’économie, abaissé les charges sociales sur les bas salaires, et largement réduit la portée pratique du Code du travail (renouvellement de CDD, multiplication des stagiaires, assouplissement des 35 heures…).

Au final, je comprends les motivations, tactiques, des candidats aux primaires à droite de se positionner sur le libéralisme économique, car ils souhaitent se différencier du Front national. Mais au vu de l’ambivalence des Français, et notamment des électeurs de droite, sur ce sujet, je pense que cette tactique sera un échec.

L’adhésion de l’opinion au libéralisme n’est-elle pas plutôt révélatrice d’une méfiance générale vis-à-vis de l’Etat que d’un soutien massif à une dérégulation économique ?

Oui, vous avez raison. Tout le monde en France aujourd’hui perçoit en effet, autour de lui, la dégradation des services publics, en premier lieu celui de l’Education nationale, sans doute le plus visible, mais également dans l’Enseignement supérieur, les transports, la justice, la police, Pôle Emploi etc.

La faillite de l’Etat actionnaire est également patente. La méfiance vis-à-vis de l’Etat est donc générale, ce qui nourrit les postures libérales.

Mais dans le même temps, les Français restent très attachés à ce que l’on appelle généralement le  » modèle social français « , et que j’appelle personnellement l’  » Etat Samu social « .

Et c’est normal, car l’Etat Samu social est celui qui donne une place à chacun, même si cette place est parfois modeste et souvent insatisfaisante. C’est l’Etat Samu social qui garantit, comme l’a dit un commentateur de mon livre sur le  » libéralisme à la française « , à l’énarque la direction d’un groupe du CAC40, au cadre sa RTT, et au chômeur le RSA.

C’est donc normal que, quand le gouvernement propose de faciliter les licenciements, de plafonner les indemnités prud’homales, de fixer le temps de travail au niveau de l’entreprise ou encore d’abaisser le taux de majoration des heures supplémentaires, les Français se rebiffent. Et tous les Français, de droite comme de gauche.

Tout le monde peut voir que l’Etat et le modèle social dysfonctionnent lourdement. Mais personne, individuellement, n’a intérêt à court terme à ce que cela change. Ceux qui y auraient le plus intérêt sont sans doute les plus jeunes, mais ils partent de plus en plus vivre à l’étranger, y travailler, et même y faire leurs études.

Au final, si l’Etat Samu social continue à fonctionner ainsi longtemps, c’est grâce surtout à la politique monétaire actuelle et aux taux d’intérêt négatifs, qui donnent à l’Etat la capacité de le financer en théorie indéfiniment, et à un coût nul, voire négatif.

Au regard de cet enseignement, quelle serait l’offre politique adaptée à un électorat de droite distillant des signaux apparemment contradictoires ?

Sur le libéralisme comme sur beaucoup d’autres sujets, je ne suis pas certain que la distinction gauche / droite soit la plus pertinente. Comme le soulignent les sondages que vous citiez, c’est l’ensemble des Français aujourd’hui, de droite comme de gauche, qui émettent des signaux contradictoires sur le libéralisme.

Je pense que pour qu’une offre politique puise sortir les Français de cette impasse, elle devrait adresser trois messages clairs.

D’abord, sur le constat, cette offre politique devrait sortir du déni et reconnaître le caractère fortement libéralisé de l’économie française aujourd’hui.

L’Etat a déserté le champ économique depuis plus de 30 ans, il faut le reconnaître. Et si en apparence il peut paraître omniprésent avec ses participations dans les entreprises, son code du travail volumineux ou ses aides sociales innombrables, c’est parce qu’il tente ainsi de pallier les effets de cette libéralisation économique.

Ensuite, en termes de propositions, cette offre politique devrait proposer un nouveau projet, une autre forme d’organisation de l’économie permettant de sortir de l’opposition binaire entre les modèles libéraux individualistes et les modèles à redistribution centralisée. De ce point de vue, Karl Polanyi est un penseur très utile de nos jours, puisqu’il a identifié dès les années 1930 une troisième forme de relation entre l’économie et la société : ce qu’il appelle la réciprocité, c’est-à-dire un système où la société reprend la main sur l’économie pour fixer des responsabilités à chacun des acteurs vis-à-vis des autres : banques, investisseurs, entreprises, salariés etc.

Enfin, cette offre politique devrait définir un chemin de transformation, de la situation actuelle vers une nouvelle organisation économique et sociale. Pas question de tout démonter brutalement, notamment l’Etat Samu social ou le Code du travail, et de laisser ainsi certains Français totalement démunis et dans l’angoisse. La confiance des Français dans un nouveau modèle économique ne se décrètera pas ; elle se recréera petit à petit si les Français ont la conviction que leur gouvernement a repris la main sur l’économie non pas pour la nationaliser, mais pour définir, démocratiquement, un projet économique et social, et identifier les responsabilités de chacun des acteurs dans sa mise en œuvre.

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