Dette publique : 10 ans après le rapport Pébereau, qu’en pensent ses rédacteurs ?

Interview dans L’Opinion (14/12/2015)

 

– En 2005, la France payait 40 milliards d’euros d’intérêt. En 2015, 44,3 milliards d’euros. Entre deux, la dette a pourtant doublé, passant de 1000 à 2000 milliards d’euros. Quelles conclusions en tirez-vous ?

La charge d’intérêt est restée stable pendant que la dette doublait car les taux d’intérêt ont considérablement baissé depuis 2005. Le taux des OAT est ainsi aujourd’hui de 0,8% à 10 ans, soit 4 fois moins qu’à la remise du rapport (3,4%).

Si les taux d’intérêt ont baissé, c’est du fait de l’appétit des investisseurs pour la dette publique, et de la politique monétaire très active de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Malheureusement, ces deux phénomènes sont la conséquence des très faibles perspectives de croissance de la zone euro en général, et de la France en particulier. La France se trouve donc dans cette situation très étrange où plus cela va mal pour son économie, plus cela va bien pour ses finances publiques. En tout cas à court terme…

Dans cette situation, il faudrait utiliser les finances publiques pour créer la croissance de demain, en profitant des taux d’intérêt très faibles pour financer des investissements, éventuellement avec une dette perpétuelle. C’est ce que font d’ailleurs aujourd’hui beaucoup d’entreprises.

Mais comme le rapport le soulignait déjà en 2005, c’est tout le contraire qui se produit : la dette publique française ne finance que très peu la croissance. Et l’Etat n’a pas profité jusqu’à présent des taux bas pour allonger la maturité de sa dette.

-Rétrospectivement, sur les 20 mesures proposées dans le rapport quelle est celle qui vous semble aujourd’hui encore la plus importante. A-t-elle été appliquée ?

Comme première mesure pour transformer la gestion de l’Etat, le rapport proposait d’instaurer la règle suivante : « En cas d’annonce d’une nouvelle dépense, préciser la ou les dépenses qui sont supprimées en contrepartie pour le même montant ».

C’est une mesure à laquelle Michel Pebereau tenait beaucoup. Elle n’a pas été appliquée, et elle est d’ailleurs impossible à mettre en œuvre de manière aussi mécanique, mais elle pointe bien l’un des problèmes majeurs de la France : si les services publics français sont parmi les plus coûteux, sinon les plus coûteux du monde, sans être les meilleurs, c’est parce que l’on ne supprime pas ce qui ne marche pas, mais que l’on reconstruit à côté.

L’assurance maladie est dysfonctionnelle ? Créons des assurances complémentaires, que l’on rendra ensuite obligatoires. L’accès au système de santé public est limité ? Créons à côté un système de santé privé, subventionné. Les communes sont trop petites ? Créons des intercommunalités, en plus. La qualité de l’enseignement public est en chute libre ? Créons un enseignement privé subventionné, et laissons se développer le soutien scolaire, qui devient une dépense quasi obligatoire pour les parents. Un think tank qui se dit pourtant libéral a même proposé récemment de créer une « complémentaire éducation » pour financer le soutien scolaire…

 – Le risque majeur que vous identifiez à l’époque était un choc de taux. Si vous deviez rédiger ce rapport aujourd’hui, quel serait le risque principal ?

Les taux d’intérêt bas sont le reflet des mauvaises perspectives de croissance de la zone euro. Un choc de taux est donc très peu probable à court et moyen terme.

Le principal risque qui pèse aujourd’hui sur l’économie française est la perte de substance industrielle et technologique. Elle était déjà visible en 2005 mais s’est considérablement accélérée depuis. De nombreux grands groupes disparaissent ou sont en très grande difficulté (Air France, Alcatel, Alstom, Areva, le secteur para pétrolier etc.), sans que de nouvelles entreprises de taille significative n’apparaissent. Par ailleurs, de plus en plus de jeunes Français partent à l’étranger (près de 40% des promotions dans certaines grandes écoles).

Cette perte de substance est la conséquence logique de 20 ans de politiques focalisées uniquement sur le coût du travail peu qualifié, qui ont poussé l’économie française vers un modèle low cost / low innovation qui n’offre pas de perspectives intéressantes aux plus qualifiés, et place la France dans une concurrence directe, et perdue d’avance, avec les pays émergents.

Cette perte de substance finira par fragiliser les finances publiques françaises : si la zone euro redémarre mais pas la France, les investisseurs se détourneront de la dette française, et la BCE relèvera ses taux.

 – Laquelle des nombreuses et diverses personnalités membre de la commission vous a le plus marqué et pourquoi ?

Tous les membres de la Commission ont participé activement, en apportant chacun leur expérience, et il y avait une vraie dynamique de groupe, alors même que la dette publique cristallise les divergences en matière de politique économique.

Je connaissais déjà certains membres de la Commission avant d’en être le rapporteur, et d’autres sont devenus ensuite des amis. Difficile donc d’en distinguer un !

 – La France croule sous les rapports, dont la plupart sombrent dans l’oubli. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes rapporteurs aujourd’hui pour faire un bon rapport et marquer les esprits ?

Le nombre de rapports en France est le révélateur d’une croyance : les problèmes seraient uniquement techniques, la politique serait une affaire d’experts et il existerait une « bonne politique » unique. C’est d’ailleurs le rejet de cette croyance que beaucoup de Français expriment aujourd’hui avec force lorsqu’ils vont voter.

Alors aux jeunes rapporteurs, je dirais : si vous voulez que les choses changent, ne faites pas de rapport, ne faites pas non plus de politique, mais plongez-vous dans l’économie réelle !

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