La souveraineté n’est pas un objectif mais un moyen

Interview avec la Plateforme (16/10/2015)

 

Tu as récemment écrit un livre qui s’intitule « En finir avec le libéralisme à la française ». Pourtant, tu te définis bien volontiers comme libéral. Pourrais-tu dire aux membres et lecteurs de La Plateforme en quelques mots avec quoi tu souhaites en finir exactement ?

Effectivement je me reconnais bien dans l’adjectif « libéral » car je suis profondément attaché aux libertés économiques et sociétales, et parce que je pense que l’individu s’épanouit avant tout dans la réalisation d’un projet personnel.
Quand je dénonce le « libéralisme à la française », je veux dire que nous avons en France le pire du libéralisme, le libéralisme le plus bête du monde. A la fois nous souffrons de tous les mauvais côtés du libéralisme économique dans sa version contemporaine, à savoir le court-termisme généralisé, la brutalité des relations sociales, les délocalisations, les externalisations, la marginalisation des PME, etc. Et dans le même temps, nous ne profitons pas des avantages du libéralisme économique, et il y en a, notamment la liberté d’entreprendre.
Pourquoi cette situation ? Parce que depuis 30 ans tous nos gouvernements poursuivent la même politique, que l’on peut résumer en deux phrases.
D’abord l’abandon de toute ambition et de toute stratégie économique, si ce n’est celle perdue d’avance de se positionner en concurrence frontale avec les pays émergents en décourageant l’innovation, en réduisant sans cesse le coût du travail et en diminuant les droits des salariés.
Ensuite le développement d’un Etat Samu social omniprésent, qui recueille tous ceux qui ne trouvent pas leur place dans cette économie libéralisée et mondialisée.

Quelles sont les trois propositions phares économiques de « Guillaume Sarlat – candidat » pour 2017 ?
Avant d’en arriver aux propositions, j’ai deux convictions politiques profondes, qui se sont forgées au fil de ma vie politique et professionnelle.

Première conviction : la société française doit reprendre la main sur l’économique, et c’est possible.
La société doit reprendre la main sur l’économique pour deux raisons : pour que l’économie arrête de dysfonctionner massivement, comme c’est le cas aujourd’hui, et pour que les Français reprennent confiance en l’économie, pour qu’ils arrêtent de voir l’économique comme quelque chose qui les broie et les maltraite et face auquel ils ne peuvent rien, mais comme un espace dans lequel ils pourront réaliser leurs projets personnels.
La société doit reprendre la main sur l’économique, et elle le peut. C’est tout le sens des propositions que je fais dans mon livre. Nous souhaitons sortir de la politique monétaire européenne absurde qui mécontente tout le monde et nous mène de crise en crise ? Faisons-le. Nous souhaitons sortir de la spirale du court-termisme des investisseurs et des entreprises, qui conduit notre industrie au tapis ? Faisons-le. Nous souhaitons remettre les banques au service de l’économie ? Faisons-le.
Deuxième conviction : nous devons, et nous pouvons, adopter une autre stratégie industrielle que la stratégie low cost de baisse du coût du travail que l’on nous propose depuis plus de vingt ans.
Nous le devons car sinon c’est la mort certaine de nos grandes entreprises, malheureusement déjà bien entamée, et la fuite toute aussi certaine de nos créateurs d’entreprises.
Et il est encore temps. Avec tous ses atouts – son épargne, son enseignement supérieur, ses capacités de recherche, ses infrastructures… – la France a les moyens de retrouver une stratégie industrielle ambitieuse. Comme les Allemands, les Anglais, les Américains ou encore les Chinois. A condition de tout mettre au service de cette ambition : services publics, fiscalité, finances publiques, protection sociale, organisation des entreprises etc.


Es-tu pour la disparition de la monnaie unique ? Pourquoi ?

Personnellement je pense qu’avant de supprimer l’euro il faudrait d’abord essayer de le faire fonctionner.
Pour l’instant, depuis 15 ans, on a donné un mandat très flou à une BCE qui n’a aucune responsabilité démocratique. Résultat : elle imprime depuis 15 ans des euros à ne plus savoir quoi en faire, pour masquer le manque de cohérence de la zone euro. Ce qui crée des bulles financières multiples, qui explosent et qu’il faut ensuite éteindre les unes après les autres.
Face à ce constat aujourd’hui la réaction des gouvernements est de donner encore plus de pouvoir à la BCE et à l’Europe, avec des mandats toujours aussi flous : union bancaire, union des marchés de capitaux, etc. Comme cela on ne répond pas au problème et on prépare les bulles de demain.
Ce que je propose, c’est de tenir enfin compte de deux réalités. Premièrement l’euro a des avantages certains pour nos entreprises, et sortir de l’euro serait très hasardeux. Deuxièmement les économies européennes sont hétérogènes et le resteront à court et moyen terme car il n’y a aucune volonté politique pour un grand budget fédéral à l’américaine qui lisserait les disparités.
Donc la seule solution est de conserver l’euro mais de le nationaliser, de reprendre autant que possible des compétences à la BCE pour que l’euro soit adapté aux réalités de l’économie française. Reprendre la compétence de la surveillance des banques. Reprendre la compétence du contrôle du crédit. Reprendre la compétence de la surveillance des marchés financiers.
En bref, comme je le dis dans mon livre, « sortir de la BCE sans sortir de l’euro »


La zone Euro a traversé cette année un deuxième soubresaut violent de la crise qu’elle traverse depuis 2010 et la transformation de la crise des sub-primes en crise des dettes souveraines dans la zone Euro. Le premier semestre 2015 a mis à jour les mécanismes brutaux de domination par la monnaie au sein de la zone euro. Quels sont tes trois propositions au futur Président de la République Française qui souhaiterait faire mieux que ses deux prédécesseurs sur la scène européenne ?


Juste un point technique : la crise des sub-primes et la crise des dettes souveraines sont pour moi deux phénomènes distincts sans aucun lien de cause à effet entre eux. La surproduction de dollars par la Fed a conduit à la crise des subprimes. La surproduction d’euros par la BCE a conduit à la crise des dettes souveraines. C’est le même mécanisme (bulle sur le prix de certains actifs du fait de sur-liquidités), mais il n’y a pas de lien de causalité.
Par ailleurs, je ne suis pas sûr de comprendre ce que veut dire l’expression « les mécanismes brutaux de domination par la monnaie de la zone euro ». Comme je le disais tout à l’heure, la conjonction d’une absence de mandat et de responsabilité chez la BCE, et d’une grande hétérogénéité des économies européennes, a conduit à des bulles, dont notamment la bulle de dette publique grecque.
Une fois qu’une bulle éclate, il faut gérer la crise. J’ai du mal à porter des jugements sur la façon dont a été gérée la crise grecque, que ce soit par le gouvernement grec ou les Européens, même a posteriori, car je connais mal les fondamentaux de l’économie et de la politique grecques. Je vois que la population grecque souffre beaucoup, mais que dans le même temps la démocratie a continué à fonctionner et que les Grecs ont eu des vrais choix démocratiques, relativement bien informés, à faire, et qu’ils les ont faits.
Pour moi la priorité maintenant, tout particulièrement pour la France, c’est de s’assurer que ce type d’événement ne se reproduit pas. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait que le prochain Président de la République demande à rester dans l’euro et à sortir autant que possible de la BCE, et qu’il propose aux autres pays qui le souhaitent de faire de même.
Au demeurant, il semble qu’il n’est pas nécessaire de renégocier les traités.

Certains –dont je suis- pensent que la France est traversée actuellement sur différents aspects- zone euro, scène internationale, crise des réfugiés, commerce international, libertés publiques – par une crise de souveraineté. Impossibilité de revenir à une souveraineté passée « rétrécie », fin du rêve de l’Europe puissance « comme une France en grand ». Quel est ton point de vue sur ce sujet ? Comment redéfinir une souveraineté politique et populaire en 2015 ?

Pour moi la « souveraineté » n’est pas un objectif en tant que tel, mais un moyen. Ce qui est premier pour moi c’est le projet : est-ce que la France souhaite devenir un pays vieillissant dont l’économie reposerait essentiellement sur le tourisme et les services ? Est-ce que la France souhaite retrouver une ambition industrielle ? Etc.
Et c’est en fonction de ce projet que se définit la souveraineté. Pas l’inverse. Une souveraineté sans projet, c’est comme un outil sans usage. C’est inutile, c’est frustrant, et à la fin ça rouille et quand on en a vraiment besoin ça ne marche plus.
Quand les Français avaient comme projet prioritaire de ne plus faire la guerre avec l’Allemagne (et accessoirement de trouver quelqu’un pour financer leur agriculture), ils ont inventé une forme de souveraineté européenne. Qui à l’époque semblait assez naturelle à tout le monde.

Quels sont les grands défis de la décennie à venir pour les économies de marché occidentales dont fait partie la France ? A quoi ressembleront l’économie et la protection sociale dans dix ans ?

Personnellement je ne vois qu’un seul grand défi nouveau pour les économies occidentales, qui est l’environnement. Et c’est un défi majeur. En revanche, la mondialisation n’est absolument pas un phénomène nouveau : en proportion, le Royaume-Uni de la fin du XIXème siècle était plus « mondialisé » que la France du début du XXIème. Et pour moi la digitalisation n’est pas non plus une révolution : cela rend certains business moins capitalistiques, certes, et donc sans doute cela diminue la taille critique des entreprises dans certains secteurs, mais cela n’annonce pas pour moi la fin du salariat, des grandes entreprises ou du rôle de l’Etat.
Le vrai défi pour la France, c’est de sortir de cette idéologie molle et défaitiste qui nous a conduit à croire depuis 30 ans que l’économie était une sphère à part, dans laquelle la société n’avait pas son mot à dire, et que nous ne pouvions pas avoir d’autre stratégie industrielle qu’une stratégie low cost.
Pour preuve que le problème auquel nous sommes confrontés n’est pas radicalement nouveau, les écrits de Karl Polanyi sont je trouve d’une étonnante modernité, et notamment sa typologie des sociétés en trois grandes catégories : celles ou règne le libre jeu des mécanismes de marché, typiquement la France d’aujourd’hui ; les sociétés hiérarchiques à redistribution centralisée, typiquement les Trente Glorieuses ; et les sociétés de réciprocité, où les acteurs économiques interagissent dans un cadre défini par la société. Tu l’as compris, c’est dans cette troisième direction que je m’inscris !

Tu as écrit dans une tribune récente au Figaro, ton refus de revivre le match de 2012 (Mélenchon-Hollande – Bayrou – Sarkozy – Le Pen) en 2017. Par ailleurs, il me semble que tu n’es pas tenté par une Juppé Mania qui ressemble beaucoup à une Chirac Mania. Explique nous plus en détail ta position sur le plateau politique de 2017.

Malheureusement je ne peux pas refuser de revivre ce match, juste le regretter ! Oui, j’aimerais que quelqu’un propose une autre vision, crédible et réaliste, que ce libéralisme à la française que droite et gauche poursuivent depuis maintenant plus de trente ans.
Et il est vrai que pour l’instant il n’y a personne !


Beaucoup de personnes dans ta position sociale et avec ton parcours proche du « cursus honorum », en Une de magazine avec le label « libéral de gauche » ; pensent tenir avec la gauche d’Emmanuel Macron et Manuel Valls et la droite d’Alain Juppé et François Bayrou, le momentum pour une France réformatrice. Les alliances gauche-droite se théorisent de plus en plus, si ce n’est dans les faits, au moins dans les mots. Pourquoi t’inscris-tu en faux sur ces sujets ? Peut on être progressiste et être opposé à Emmanuel Macron et Alain Juppé ?

Sans malice, je n’ai absolument pas vu qu’il y avait des réformateurs parmi les gens que tu cites.
Hollande, Valls et Macron poursuivent cette vieille tactique radical-socialiste qui consiste à ne rien faire mais, en termes de communication, à inventer des problèmes qui n’existent pas et à proposer soi-même les solutions. « Il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre ». Et réciproquement « il n’y a pas de fausse réforme qui ne résout pas un faux-problème ». C’est par exemple quand, avec plus de 10% de chômage, 5 millions de personnes qui vivent des minima sociaux et des usines qui ferment toutes les semaines, tu décrètes que le problème de la France ce sont les autocars et les notaires, et qu’il faut donc faire quelque chose. Je n’appelle pas ça réformer, juste tenter de se maintenir au pouvoir coûte que coûte.
Pour ce qui est de la droite, elle est tétanisée par trois choses : le FN, le fait qu’elle était aux affaires il n’y a pas si longtemps et que toutes ses figures ont fait partie des différents gouvernements Sarkozy, et la difficulté à trouver une prise dans le discours de Hollande, Valls et Macron, tellement insaisissable. Alors elle ressasse ses vieilles rengaines, comme Sarkozy avec son « nouveau modèle social » et son couplet sur les 35 heures.

Le clivage gauche – droite est il mort selon toi ? Pourquoi ?

Aujourd’hui effectivement ce clivage n’apporte plus de sens car la droite et la gauche dites « de gouvernement » sont sur le même projet, ou plutôt d’ailleurs la même absence de projet, à savoir ce renoncement sur l’économie et ce repli sur le social que j’appelle le « libéralisme à la française ».
Si quelqu’un à gauche ou à droite redevient force de proposition et met sur la table une alternative politique crédible au consensus mou actuel, alors ce clivage retrouvera un sens, celui que l’on a connu mais que l’on a perdu, à savoir me semble-t-il qu’à gauche on pense que c’est en étant solidaire que les hommes pourront réaliser leurs projets, alors qu’à droite on pense plutôt que la solidarité est sans doute importante mais qu’elle vient après, une fois que chacun a réalisé son projet.

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