Les Français de moins en moins allergiques au libéralisme ?

Interview sur Atlantico.fr (07/09/2015)

 

1- Comment le rapport des Français au libéralisme a-t-il évolué ces dernières années ? Dans l’esprit des Français, cet élan de libéralisme ne doit-il pas plutôt être interprété comme un désamour pour l’Etat ?

Le rapport des Français au libéralisme est extraordinairement brouillé par le discours des politiques.

Pour la droite, mais également désormais pour la gauche avec Hollande, Valls et Macron, l’économie française laisse très peu, trop peu de libertés aux acteurs économiques. Les symboles de ce manque de liberté qui sont cités sont toujours les mêmes : l’épaisseur du code du travail, les 35 heures, la « rente » de certaines professions (notaires, taxis). Pour la droite comme pour la gauche de François Hollande, c’est de là que viendraient tous les problèmes de la France depuis 30 ans.

Le remède face à la croissance molle, au chômage endémique et à l’appauvrissement et à la précarisation d’une partie de la population serait donc une plus grande liberté laissée aux acteurs économiques, et une diminution du périmètre de l’Etat.

Le problème, c’est que ce discours est en décalage total avec la réalité.

En pratique, une large partie de l’économie est fortement libéralisée, et ce depuis 30 ans ; disons pour faire simple l’économie des grandes entreprises multinationales. Ces entreprises sont soumises aux règles sociales et fiscales, mais s’en accommodent facilement dès lors qu’elles sont présentes dans plusieurs pays et qu’elles peuvent recourir à l’externalisation et aux délocalisations. Et l’Etat, même s’il reste au capital de certaines ex-entreprises publiques, a abandonné toute velléité d’avoir une stratégie industrielle.

Par ailleurs, si la sphère publique est devenue si importante dans notre pays, ce n’est pas du fait du développement d’une bureaucratie kafkaïenne, même si l’administration pourrait sans aucun doute être plus efficace, mais de la création d’un Etat Samu social, qui recueille ceux, toujours plus nombreux, qui ne trouvent pas leur place dans le monde libéralisé des grandes entreprises.

Ce hiatus fondamental entre la réalité économique et sociale de notre pays, et le discours des politiques a plusieurs conséquences. D’abord, quand ils essayent de donner un contenu à leur plaidoyer pour plus de libéralisation, ils sont bien en peine ; ainsi, la loi dite Macron est totalement vide. Ensuite, quand ils tentent de diminuer le poids des dépenses publiques, c’est un casse-tête, car à chaque fois, des Français et des entreprises françaises dépendent de ces fonds pour survivre, et donc s’opposent légitimement à toute remise en cause de la situation existante. Enfin, cette situation conduit les politiques à paraître impuissants à répondre à leur propre constat, ce qui alimente la défiance, bien méritée, des Français à leur égard.

 

2 – Selon un sondage CSA pour Le Point publié le 3 septembre, 71% des Français seraient prêts à laisser leur entreprise fixer le temps de travail. Les sympathisants de droite comme de gauche partagent cette opinion. L’idée du libéralisme que se font les Français est-il en phase avec sa définition réelle ?

71% des Français interrogés par l’institut CSA se sont dit effectivement favorables à laisser les entreprises « fixer librement le temps de travail, par accord avec leurs salariés ».

« Par accord avec leurs salariés » : tout est là. Les Français ne veulent évidemment pas d’une augmentation du temps de travail à conditions de travail et à rémunération inchangées ou moins bonnes. Par contre ils veulent pouvoir avoir une discussion sur le temps de travail.

Et le problème ici est qu’après 30 ans d’Etat Samu social en France, et notamment après 30 ans de nationalisation de l’ensemble de la protection sociale et de codification législative du droit social, les partenaires sociaux ont été réduits au rôle de figurant et n’ont plus de légitimité pour organiser et structurer ce dialogue.

 

3 – Le baromètre annuel du Cevipof « confiance politique » de cette année montre combien la défiance envers l’Etat gagne du terrain. Paradoxalement, les Français ont beaucoup d’attentes envers leurs représentants politiques. Dans le baromètre Itélé 2015 sorti au mois de janvier, si les Français adhèrent majoritairement aux principes du libéralisme, ses déclinaisons suscitent beaucoup moins d’entrain. Dans quelle mesure le résultat du sondage illustre-t-il le succès de la pédagogie de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron, ou bien peut s’expliquer par le bilan économique pour le moment désastreux du gouvernement ?

Les Français perçoivent, à raison, qu’il n’est pas raisonnable de vivre durablement avec un niveau de dépenses publiques tel que celui d’aujourd’hui, avec des dépenses publiques égales à 57% du PIB et des dépenses sociales à 33% du PIB. Ils demandent donc, à juste titre, moins d’intervention de l’Etat dans la sphère sociale.

Dans le même temps, la plupart des Français sont confrontés au quotidien à la brutalité du libéralisme dans la sphère économique, et ils constatent, là aussi de manière presque quotidienne en ce moment, l’impuissance sur le plan économique de l’Etat, qui n’arrive pas à empêcher la disparition des grandes entreprises françaises (Alcatel, Alstom, Areva…), et qui ne sait plus définir une stratégie industrielle.

C’est pourquoi les Français demandent à la fois moins d’Etat dans le domaine social, et plus d’Etat dans le domaine économique. C’est ce qui ressort très clairement notamment du sondage « Les Français et le libéralisme » réalisé par l’Ifop pour iTele et l’Opinion en mai 2015.

 

4 – En quoi le débat public français peut-il participer à parasiter une bonne compréhension du libéralisme, très souvent confondu par exemple avec le capitalisme ? Et qu’est-ce qui retient les Français d’y adhérer vraiment, le libéralisme a-t-il un avenir en France ?

Comme je le disais précédemment, c’est depuis 30 ans le développement de ce que j’appelle le libéralisme à la française, ce retrait total de l’Etat d’une partie de l’économie, très inefficace économiquement et socialement, et pas assumé politiquement, qui pollue totalement le débat sur le libéralisme en France. Et l’épisode actuel Hollande / Valls / Macron, avec son discours totalement creux des « réformes » libérales nécessaires, et les désillusions qu’il suscite, ne fait que rajouter à la confusion.

Pour que le libéralisme ait de l’avenir en France, c’est-à-dire si on veut passer progressivement d’une logique d’Etat Samu social, prenant en charge directement les individus, à une logique d’individus autonomes, le cas échéant avec l’aide de l’Etat, il faut que l’Etat reprenne la main sur l’économie.

Politique monétaire, investissement public, orientation de l’investissement privé et du crédit bancaire, responsabilisation des entreprises sur leur comportement social, stratégies industrielles : l’Etat français a aujourd’hui presque tout lâché, soit en confiant ces compétences à l’Europe, soit en les abandonnant purement et simplement.

C’est en reprenant la main sur l’économie que l’Etat pourra stimuler la croissance et l’emploi, et qu’il donnera suffisamment confiance, de nouveau, aux Français, pour qu’ils acceptent que l’Etat Samu social diminue. Sinon, si la défiance envers l’économie reste trop forte, les Français resteront crispés, et c’est bien compréhensible, sur leurs acquis et préfèreront le statu quo.

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