La rémunération de Michel Combes : l’arbre qui cache la forêt

Tribune au FigaroVox (04/09/2015)

 

La rémunération que Michel Combes devrait toucher suite à son départ de la Direction Générale d’Alcatel a fait ces derniers jours la une des journaux et a suscité une indignation unanime des politiques et des syndicats.

A chaque fois qu’un patron français touche une somme exorbitante à son départ, c’est la même histoire. La première fois, c’était en 2000 avec le départ de Philippe Jaffré d’Elf et ses 40 millions de francs d’indemnités. Depuis, c’est au moins une fois par an ; pour citer seulement les plus connus: Jean-Marie Messier en 2002 (Vivendi Universal), Daniel Bernard en 2005 (Carrefour), Noël Forgeard en 2006 (EADS), Antoine Zaccharias et Serge Tchuruk en 2007 (Vinci et Alcatel), Thierry Morin en 2009 (Valeo) ou encore Philippe Varin en 2013 (PSA).

Les débats tournent toujours autour des mêmes questions, sans que rien ne change: comment limiter ces rémunérations? Faut-il fixer un montant absolu ou un montant relatif par rapport au salaire moyen ou minimum? Quel champ exact faut-il réglementer: parachutes dorés, retraites chapeau, stock options? Où faut-il inscrire cette limite?

Cette année, il faut d’ailleurs remercier Jean-Christophe Cambadélis qui a essayé d’être original en proposant que la limitation de la rémunération des patrons soit inscrite directement dans la Constitution. Rien que ça.

La question des rémunérations des patrons est très importante pour rétablir la confiance des Français dans l’économie et les entreprises. Mais elle ne doit pas masquer le problème majeur que constitue aujourd’hui, pour l’économie française et les Français, la faiblesse de beaucoup des grandes entreprises françaises. Derrière la rémunération de Michel Combes, il y a la situation d’Alcatel, de même que derrière la retraite chapeau de Philippe Varin, il y a la situation de PSA.

Revenons sur Alcatel. A trois reprises ses patrons ont fait scandale lors de leur départ. Lorsque Serge Tchuruk est parti avec 5,7 millions d’euros en 2007 ; lorsque Patricia Russo, l’ancienne patronne de Lucent, est partie en 2008 avec 6 millions d’euros ; et aujourd’hui avec les 13,7 millions d’euros de Michel Combes.

Alcatel, c’est donc au total sur 10 ans près de 25 millions d’euros versés aux dirigeants lors de leur départ. C’est énorme. Mais Alcatel, c’est également une division par deux des effectifs dans la décennie 2000, des pertes quasi continues depuis 2008 et une société qui est en retard, sans doute de manière irrémédiable, sur ses concurrents sur le plan technologique.

Et aujourd’hui, Alcatel est racheté par un groupe, Nokia, qui ne va pas beaucoup mieux que lui mais qui, dans un raisonnement de court-terme, espère ainsi gagner du temps et survivre quelques années de plus, exactement comme lorsqu’Alcatel s’était marié avec Lucent en 2006. Sans doute ne restera-t-il donc presque plus rien d’Alcatel d’ici 3 ou 4 ans, après plusieurs nouveaux plans de réduction de coûts, de réductions d’effectifs et de «recentrage sur les activités stratégiques».

Dans cette histoire, Michel Combes n’a été qu’un des interprètes de l’avant dernier acte d’une histoire d’Alcatel qu’il n’a pas lui-même écrite.

Rappelons les faits: en décembre 2012, Alcatel, en très grande difficulté financière (la société brûle 700 millions d’euros de cash par an!), contracte auprès de Goldman Sachs un prêt de 1,6 milliard d’euros. C’est le prêt de la dernière chance pour Alcatel, qui a dû pour l’obtenir hypothéquer un portefeuille de 29 000 brevets.

A partir de ce moment, Goldman Sachs devient de fait le véritable donneur d’ordre chez Alcatel: la banque américaine détient en garantie la propriété intellectuelle d’Alcatel et est désormais le plus gros créancier d’une société qui par ailleurs n’a pas d’actionnaires de référence.

L’intérêt de Goldman Sachs, qui a touché une commission importante à la mise en place du prêt, est clair: que le prêt soit remboursé, après avoir touché pendant quelques temps les intérêts.

Ce n’est pas simple car Alcatel va vraiment très mal, la société ayant largement perdu sa substance au fil des plans de départ et de réduction de coûts. Les connaisseurs de la société et du secteur sont unanimes pour dire qu’une seule solution existe: vendre à Nokia. Mais cela nécessite auparavant de redonner une image présentable à Alcatel.

Pour cela, Goldman Sachs va réussir à placer son équipe: Jean Rabi, son ancien directeur général en France, aux finances, pour s’assurer que la situation financière est sous contrôle, et Michel Combes à la Direction Générale. Le choix de Michel Combes est un pari: lorsqu’il était directeur financier de France Telecom, de 2003 à 2006, il s’est montré habile pour raconter de belles histoires (à l’époque le plan NExT de Thierry Breton) aux marchés financiers. Les marchés n’ont pas trop vu les difficultés qu’il a eues ensuite avec TDF, donc cela peut peut-être fonctionner. Et il faut dire qu’il n’y a pas non plus pléthore de candidats à l’hiver 2012-2013 pour la Direction Générale d’Alcatel.

Le pari de Goldman Sachs va s’avérer gagnant: Michel Combes va redonner confiance aux investisseurs avec un plan, Shift, qui veut repositionner Alcatel sur «les réseaux IP», le «cloud» et «le très haut débit». Michel Combes jongle avec les mots à la mode devant les actionnaires et les analystes financiers ; pendant ce temps, il prépare la vente du Groupe en se séparant rapidement de certaines parties, notamment Alcatel-Lucent Entreprise qui est racheté par China Huaxin, en faisant une augmentation de capital de près de 1 milliard d’euros à fin 2013, pour se donner un peu de temps, et en entamant une nouvelle réduction d’effectifs de 10 000 personnes. Dès 2014, à peine un an après son arrivée, il commence à négocier avec Nokia et la fusion est annoncée en avril 2015, deux ans après sa prise de poste.

Lorsque Michel Combes arrive à la Direction Générale d’Alcatel en février 2013, il est donc clair pour toute la communauté financière de Paris que sa mission est de vendre la société rapidement, et qu’il partira ensuite. Il vient pour liquider Alcatel, avec une rémunération qui sera fonction du prix de vente qu’il réussira à obtenir. Dans ce contexte, les déclarations du ministre de l’économie ces derniers jours sont étonnantes: Emmanuel Macron a dénoncé un départ «choquant» alors qu’il était pourtant anticipé par tous, dont lui-même sans aucun doute, de longue date.

L’étonnement et l’indignation des responsables politiques ces derniers jours sont donc largement hypocrites. Et rien bien entendu ces derniers mois sur la question de fond que pose la vente d’Alcatel à Nokia: comment Alcatel-Alsthom, qui était à la fin des années 1990 considéré comme un fleuron industriel, avec plus de 200 000 employés, a-t-il pu disparaître en l’espace de 15 ans?

On peut identifier trois raisons à cette tragédie industrielle et humaine. Toutes trois valent pour l’ex Alcatel-Alsthom mais également pour les autres grandes entreprises françaises qui sont ou qui ont été en grande difficulté ces dernières années: Areva, PSA, Renault, Air France, CGG, Vallourec etc. Toutes trois touchent au cœur du modèle économique et social français en vigueur depuis 30 ans, ce libéralisme à la française dans lequel l’Etat a abandonné toute ambition économique et a laissé libre cours aux grandes entreprises, pour se replier sur la construction d’un Etat Samu social.

Première raison, le court-termisme des stratégies d’entreprise, avec notamment les externalisations, les délocalisations, les plans d’économie, les mariages défensifs pour tenter de diminuer les coûts et le positionnement, par défaut, sur le low cost. Alcatel est l’un des meilleurs exemples de ces stratégies court termistes avec la vision de «l’entreprise sans usine» de Tchuruk à partir de 2001, qui a vidé l’entreprise de sa substance, le mariage avec Lucent qui n’était qu’une tentative désespérée de gagner du temps face aux concurrents chinois, et les virages technologiques ratés, notamment sur la 4G. Mais PSA, Renault, CGG etc. en sont d’autres exemples.

Ce court-termisme s’alimente à plusieurs sources.

D’abord, l’absence de réelle contrainte en France sur les externalisations et les délocalisations. Cette situation n’est pas rédhibitoire: pour mémoire, l’administration fédérale américaine a mis cette semaine un frein très important à ces pratiques en considérant désormais qu’une entreprise pouvait être considérée comme co-employeur des employés de ses sous-traitants, franchisés, prestataires de services d’intérim.

Ensuite, l’absence de responsabilisation des entreprises sur les coûts sociaux de leurs pratiques. Là encore, la comparaison est édifiante avec les Etats-Unis, où les cotisations chômage sont modulées en fonction du comportement des entreprises.

L’abondance du crédit a également favorisé le court-termisme des entreprises, en France comme dans la plupart des pays développés d’ailleurs.

Deuxième raison à ces tragédies industrielles: la capitalisme sans capital à la française. Le capital des grandes entreprises est le plus souvent très morcelé, sans actionnaire de référence. Quand l’Etat a une part importante du capital, il n’exerce pas son rôle d’actionnaire. Et les règles de gouvernance d’entreprise françaises donnent peu de responsabilités au conseil d’administration.

En pratique, cette situation conduit à ce que le management des grandes entreprises soit très autonome. Dès lors, si le management n’a pas de lui-même une vision de long terme sur l’entreprise, personne n’est là pour en donner une. Et personne n’est là non plus pour régler les querelles entre managers, qui ont été si dommageables à Alcatel (guerre de tranchée Tchuruk / Russo notamment entre 2006 et 2008), ou pour challenger les dirigeants sur leurs convictions, leur stratégie et leur style managérial.

Enfin, troisième explication de ces désastres industriels multiples: l’absence totale de stratégie sectorielle de l’Etat. Des secteurs comme les télécommunications, les transports, l’énergie sont vitaux à la fois pour l’économie française et l’indépendance stratégique de la France. L’Etat devrait donc s’y intéresser. Et l’Etat dispose d’outils (normalisation et réglementation internationales notamment) qui, mis au service d’une stratégie précise, peuvent s’avérer très puissants.

Mais depuis 30 ans, par idéologie dite «libérale», du fait de l’ignorance quasi-totale de l’économie par les politiques, et de la paupérisation de l’administration, l’Etat ne joue plus ce rôle de stratège industriel, en relation avec les opérateurs nationaux. Il tente de sauver, en toute dernière minute, ce qui peut l’être, lorsque la situation est critique mais pas totalement désespérée. Et il s’indigne, lorsque le liquidateur d’une entreprise exsangue depuis longtemps touche 13,8 millions d’euros, au terme d’une histoire annoncée de longue date.

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