L’autre triple A perdu : Alcatel, Alstom, Areva

Interview au FigaroVox avec Alexandre Devecchio (03/06/2015)

Pour Guillaume Sarlat, la situation financière catastrophique d’Areva est révélatrice de l’échec du libéralisme à la française.

François Hollande réunit à l’Élysée ce mercredi les ministres concernés par la filière nucléaire. Après avoir accusé une perte nette d’environ cinq milliards d’euros en 2014, Areva a aujourd’hui besoin de six à sept milliards d’euros. Que révèle cette situation sur la filière nucléaire et plus largement sur l’industrie française?

Guillaume Sarlat: Le premier enseignement à tirer des pertes d’Areva est sans doute un peu technique, mais il est fondamental: dans l’industrie aussi, et pas seulement dans le secteur financier, la comptabilité peut être très trompeuse. Même avec les normes comptables IFRS, et même dans l’industrie, de très importantes marges d’appréciation existent, notamment dans la comptabilisation des provisions et dans l’évaluation de la juste valeur des actifs. C’est ce qui rend possible les «surprises» du type de celle d’Areva depuis un an, où des pertes importantes semblent surgir brusquement, alors qu’en fait elles ont commencé à apparaître depuis de nombreuses années mais n’avaient pas jusque là été comptabilisées.

Le second enseignement à tirer porte sur l’Etat. Comme toujours en matière industrielle, l’Etat français réagit très tard, trop tard. Et pourtant, dans le cas d’Areva et de la filière nucléaire, les deux principaux acteurs, Areva et EdF, sont publics. François Hollande va sans doute expliquer à l’issue de cette réunion que l’ensemble des actifs industriels de la filière va être préservé. Certes, mais les enjeux sont beaucoup plus larges. Quelle est désormais la place de la filière nucléaire française dans la compétition mondiale, alors que l’image de la filière française est désormais très affaiblie, à la fois par les difficultés de l’EPR et le manque de lisibilité ces dernières années dans l’articulation entre les différents acteurs?

Le troisième enseignement à tirer me semble-t-il porte sur les transferts de compétence, notamment vers la Chine. L’industrie nucléaire française, comme beaucoup d’autres industries françaises (aéronautique notamment), a largement pratiqué depuis de nombreuses le transfert de savoir-faire. Il y a quelques semaines, le gouvernement chinois a annoncé la mise en construction de la première centrale nucléaire de troisième génération 100% chinoise. Celle-ci doit servir de vitrine à l’exportation. Lorsque la filière nucléaire française sera de nouveau en ordre de marche, elle aura donc de nouveaux concurrents en face d’elle, qu’elle a sans doute pour partie contribué à faire naître.

Sincérité de la comptabilité, stratégie industrielle, transferts de compétence: les enseignements à tirer des difficultés d’Areva dépassent donc largement le simple cadre de la filière nucléaire française.

La situation d’Areva est-elle comparable à celle d’Alstom ou d’Alcatel? Comment expliquez-vous les désastres industriels à répétition que connaît notre pays depuis plusieurs années?

Je me souviens très bien d’une discussion que j’ai eue il y a exactement dix ans avec un très bon connaisseur de l’industrie française, ancien conseiller industrie à Matignon, qui m’avait dit: «en France il reste seulement deux industries de niveau mondial: le nucléaire et l’aéronautique».

La situation d’Alstom et d’Alcatel d’une part, et d’Areva d’autre part, sont donc différentes. Les premières grandes difficultés financières d’Alstom datent de 2003, il y a douze ans. Elles avaient nécessité alors deux augmentations de capital successives et l’intervention de l’Etat. Quant à Alcatel, il y a près de dix ans, la fusion avec Lucent était déjà une opération très largement défensive, face à la concurrence chinoise et alors que l’entreprise avait raté le virage de la 3G. Depuis cette fusion, Alcatel a accumulé les pertes et avait même dû nantir ses brevets en 2013 pour obtenir un prêt de la dernière chance auprès de Goldman Sachs. Michel Combes depuis 2 ans n’a jamais eu d’autre mandat que de vendre, le mieux possible, la société.

L’impasse stratégique d’Alcatel et d’Alstom est donc plus ancienne que celle d’Areva. Depuis longtemps il n’y avait plus d’autre option pour ces deux entreprises qu’un rachat par un acteur étranger, et encore seulement une fois vendues ou arrêtées les activités les moins compétitives.

Mais dans tous les cas, il s’agit de groupes qui ont perdu en compétitivité par rapport à la concurrence mondiale. Et je ne crois pas qu’il s’agisse, pour aucune des trois entreprises, principalement du coût du travail et du prix des produits, mais de leur qualité et de leur caractère innovant.

Votre dernier livre s’intitule «En finir avec le libéralisme à la française». La faillite de notre industrie est-elle symptomatique de ce libéralisme? Quelle est sa spécificité?

J’appelle libéralisme à la française ce consensus politique unanime depuis trente ans, mais rarement assumé, en vertu duquel une partie de l’économie, pour faire simple les grands groupes multinationaux, vit dans un univers largement libéralisé, pendant que l’Etat, transformé en Samu Social, prend en charge ceux qui ne trouvent pas leur place dans cette économie libéralisée.

A court terme, cette situation semble très favorable pour les grands groupes français, notamment industriels, qui peuvent assez facilement abaisser leurs coûts de production en délocalisant. C’est ce qu’a fait abondamment un Alcatel notamment, retardant ainsi sans doute l’échéance inévitable de quelques années.

Mais à moyen terme, ce libéralisme à la française est une catastrophe.

D’abord parce que dans ce système, un fossé s’est créé entre les grands groupes et les PME. Areva, Alstom, Alcatel sont des grands groupes qui se sont bureaucratisé et ont donc eu de plus en plus de mal à innover. C’est sans doute pour partie inévitable et ce n’est pas propre aux groupes français. En revanche, ils ont pas suffisamment su agréger autour d’eux l’innovation réalisée dans leur écosystème par d’autres sociétés, plus petites, ce qu’un Cisco par exemple aux Etats-Unis a su faire.

Ensuite parce que dans le libéralisme à la française, l’Etat est à la fois omniprésent, mais impotent. L’Etat en France est partout, dans le capital des entreprises, avec des dispositifs d’aide et de subventions innombrables, etc. Mais il a perdu la compréhension de l’économie, et notamment de l’industrie.

Le nucléaire, l’énergie, les télécoms sont des secteurs régulés et normalisés, où une bonne intelligence entre les industriels et les pouvoirs publics, et une stratégie commune (sans forcément de liens capitalistiques) est particulièrement importante. Quel aurait été le destin d’Alcatel si l’Etat avait eu une stratégie sur les normes télécoms et l’avait défendue à Bruxelles? Quel aurait été le destin d’Areva si l’Etat avait eu une stratégie constante sur la filière nucléaire en général, et sur les transferts de technologie en particulier? On ne le saura jamais.

Enfin, dans le libéralisme à la française, il y a la conviction que les grands groupes français seront toujours sauvés par l’Etat, c’est-à-dire in fine par le contribuable. Alstom en 2003 et Areva aujourd’hui sont là pour le prouver. Cette conviction, forcément, change la perspective pour les dirigeants de ces entreprises.

Le problème vient-il de la classe politique et de la haute administration? Cette dernière est-elle la mieux habilitée pour gérer des entreprises?

La question n’est absolument pas que la classe politique ou l’administration gèrent des entreprises. Au contraire, surtout pas! La question que pose le cas d’Areva, mais aussi celui d’Alstom et d’Alcatel, est celle de la capacité de l’Etat à avoir une compréhension des principaux secteurs économiques, et une stratégie.

Aujourd’hui, l’Etat est malheureusement occupé à d’autres choses que de comprendre et de définir une stratégie. Il gère les urgences, comme avec Areva. Et il tente de renforcer son poids théorique au conseil d’administration d’entreprises où il a déjà une participation, comme AirFrance et Renault, sans que l’on sache très bien quel usage il va faire de ses droits de vote.

Cette situation s’explique par un manque de volonté des politiques, et un manque de compréhension fine de ces sujets par les administrations, que j’attribue tous les deux au libéralisme à la française. Ayant libéralisé sans l’assumer, depuis trente ans, une partie de l’économie, ni les politiques, ni les administrations ne sont à l’aise aujourd’hui sur les sujets industriels.

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