Start-ups : pourquoi les jeunes quittent la France

Tribune au FigaroVox (29/05/2015)

L’émigration française au Royaume-Uni a changé de nature. Il y a 30 ans, il s’agissait de rentiers qui fuyaient l’ISF (Impôt Sur la Fortune). Ensuite sont arrivés des salariés expatriés pour des durées courtes, puis des salariés en contrat de droit local pour des périodes plus longues. Et aujourd’hui, ce sont des jeunes Français qui viennent à Londres pour y créer leur entreprise.

Les statistiques sont éloquentes. À HEC, en 2013, 33% des jeunes diplômés sont partis à l’étranger pour leur premier emploi, contre 16% en 2000, la première destination étant le Royaume-Uni. Au sein de la majeure Entrepreneurs, qui prépare spécifiquement à la création d’entreprise, cette proportion est plus faible mais atteint néanmoins 20%.

Cette situation est paradoxale, car la France fait partie aujourd’hui, en théorie, des pays les plus intéressants financièrement pour créer sa start-up.

Le dispositif JEI (Jeune Entreprise Innovante) et le CIR (Crédit d’Impôt Recherche) permettent en effet de réduire très fortement le montant de l’impôt sur les sociétés et des cotisations sociales payés par les start-ups. Par ailleurs, les ingénieurs de qualité sont nombreux et moins chers en France qu’au Royaume-Uni, qui manque d’ingénieurs, ou qu’aux États-Unis, où les salaires sont plus élevés.

Enfin, le financement est surabondant. Les fonds de venture capital (capital-risque) parisiens, dopés par la liquidité issue de la politique monétaire de la BCE, ne savent plus où investir leur argent, ce qui fait monter artificiellement les prix. La France regorge d’incubateurs et d’accélérateurs de start-ups, souvent abreuvés de subventions publiques. Et bien sûr BPI France est là, avec ses prêts à l’innovation qui permettent de substituer de la dette à du capital, ce qui est toujours intéressant pour les entrepreneurs.

Dans ces conditions, pourquoi n’y a-t-il pas des dizaines et même des centaines de start-ups qui se créent en France, grossissent et deviennent des leaders mondiaux? Pourquoi doit-on toujours parler de Blablacar, Dailymotion et de Criteo, pour masquer le vide? Pour deux raisons au moins.

D’abord parce que les dispositifs publics censés favoriser les start-ups sont, comme toujours en France, complexes, lourds et instables.

Gérer un dossier de JEI ou de CIR demande énormément de temps aux start-ups, qui sont en outre sous la menace constante d’une remise en cause de ces dispositifs, sur lesquels elles ont pourtant fondé leurs business plans. Plus largement, c’est l’ensemble de l’environnement réglementaire et fiscal des start-ups et de leurs créateurs qui est instable. En l’espace d’un an après l’élection de François Hollande, la taxation des plus-values de cession a été modifiée 4 fois… Le Royaume-Uni offre en comparaison un environnement beaucoup plus lisible et stable, sans ISF, et avec un système d’imposition et de cotisation sociale très simple, qui favorise les entreprises récemment créées.

Deuxième frein à la création et au développement de start-ups en France: le fossé existant entre les start-ups et les grands groupes.

De manière générale, en France, les grands groupes et les PME sont deux mondes parfaitement étanches, qui se parlent très peu, coopèrent rarement et se méprisent souvent. Cette fracture est essentiellement de nature sociologique: les patrons des grands groupes viennent toujours en France essentiellement de la fonction publique et accèdent directement aux fonctions de direction générale, là où les patrons de start-ups sont des entrepreneurs.

Cette fracture a deux conséquences concrètes. Tout d’abord, les mouvements de personnes entre les grands groupes et les start-ups sont rares. Pourtant, ce qui est marquant dans les start-ups qui ont réussi, c’est la forte proportion d’entreprises issues du départ d’une ou plusieurs personnes, voire d’un département entier (spin-off), d’un grand groupe. Xavier Niel et Mark Zuckerberg, créateurs d’entreprise-nés, sont des exceptions. C’est logique: les grands groupes donnent l’opportunité à la fois d’acquérir des compétences techniques et managériales, et de consacrer des moyens à des innovations qui ne seront pas toujours, pour des raisons de priorité stratégique, développées en interne.

Deuxième conséquence: les grands groupes ne rachètent pas, ou très peu de start-ups. Pourtant, le plus souvent, le destin d’une start-ups est d’être rachetée par un grand groupe, qui va ainsi acquérir sa technologie et ses savoir-faire. Le cas des start-ups devenues elles-mêmes un grand groupe, comme par exemple Iliad, société fondée il y a maintenant 25 ans, est une exception. Mais en France, il n’y a pratiquement pas d’acheteurs industriels de start-ups. En particulier dans le secteur technologique. Parce que les groupes technologiques français disparaissent peu à peu (Alcatel, Alstom…). Parce que leurs centres de décision ne sont plus en France. Mais aussi parce que culturellement, le fossé est tel en France entre les grands groupes et les PME que presque personne n’ose, comme aux États-Unis par exemple, payer cher pour une start-up. Ce serait une sorte d’aveu de faiblesse.

Si l’on voulait avoir des start-ups en France, ce ne sont donc pas des campagnes de communication qu’il faudrait organiser, ni augmenter les crédits de BPI France.

Il faudrait d’abord traiter la question de la fiscalité du capital. En la matière, le débat traditionnel «pour ou contre l’ISF» ne mène à rien. Pour le dépasser, une mesure simple consisterait à exonérer de toute fiscalité tous les investissements de long-terme sur le sol français.

Cette mesure serait un geste très fort en direction des entrepreneurs et des investisseurs dans les start-ups françaises innovantes. Au-delà, elle réorienterait la fiscalité du capital en France en fonction de la finalité des investissements (investissements productifs de long terme vs. spéculation de court terme), et non plus comme aujourd’hui en fonction des supports juridiques (assurance-vie, PEA, etc.).

Pour avoir des start-ups en France, il faudrait également combler le fossé entre les PME et les grands groupes.

D’abord en facilitant les opérations d’acquisition de start-ups par des grands groupes. Certains grands groupes lancent aujourd’hui des fonds d’amorçage et de venture capital, comme par exemple Publicis et Orange, pour investir dans des start-ups. C’est une bonne initiative, s’il ne s’agit pas uniquement d’une opération de communication mais que l’objectif est, comme pour les fonds américains Google ventures ou Qualcomm ventures, de racheter après quelques années celles de ces start-ups qui seront des succès. Si c’est le cas, alors il s’agit d’un investissement productif et de long terme, qui devrait donc être exonéré lui aussi fiscalement.

Il faudrait également favoriser l’essaimage de salariés des grands groupes dans les start-ups. Au-delà du congé pour création d’entreprises, on pourrait, comme cela se pratique en Allemagne, garantir pendant une période donnée l’écart de salaire des employés qui quittent une grande entreprise pour en créer une, ou pour en rejoindre une plus petite, à condition que ce soit dans le même secteur économique.

Si on veut des start-ups en France, ce ne sont donc pas de nouvelles aides et de nouveaux dispositifs publics qui sont nécessaires, mais des signaux forts d’un véritable changement de culture. Sinon, les créateurs d’entreprise continueront de se tourner vers d’autres cultures plus propices pour leur projet, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis.

 

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