En France, le libéralisme est mal maîtrisé intellectuellement et mal assumé politiquement

Interview à la Libre Belgique avec Olivier Le Bussy (24/05/2015)

La France est souvent décrite comme le pays de l’étatisme. Or, le sujet de votre livre est qu’il existe un libéralisme français typique. C’est compatible ?

Quand je parle de “libéralisme à la française”, c’est à une dynamique que je fais référence. Quand vous regardez les chiffres – de la dette, du déficit, du montant des dépenses sociales, du nombre de fonctionnaires, le montant des aides aux entreprises – ils montrent que, quantitativement, l’Etat est extrêmement présent. Nombreux sont ceux qui, en France, y compris une grande partie de la gauche, avancent donc que le problème c’est cet Etat trop important, qu’il faut diminuer. Vous appelez ça comme vous voulez : politique de rigueur, diminution des dépenses, contraintes européennes… Or, ce n’est qu’un symptôme. Si le poids de cet Etat est devenu si important, c’est que [enlever que] parce qu’il y a une libéralisation très forte de l’économie française, à partir de 1983 (sous un gouvernement socialiste, NdlR), notamment sous l’influence théorique du libéralisme, du poids des exemples anglais et américains. Aujourd’hui, les grandes entreprises françaises vivent dans un univers très libéralisé, avec des règles de marché. Elles doivent respecter des règles sociales et environnementales, mais à partir du moment où vous êtes une multinationale avec des profits un peu partout, si vous êtes raisonnablement intelligent, vous vous en accommodez facilement. Surtout dans un contexte où vous avez une proximité sociologique avec ceux qui font les règles et ceux qui vous jugent.

En quoi le poids de l’Etat est-il une conséquence de cela ?

Quand on a procédé à cette forte libéralisation deux choses se sont produites en contrepartie. Une première est d’ordre politique : quand vous placez des gens, mais aussi des entreprises, face à une très forte libéralisation, vous les mettez en risque de sortir du système. Dès lors, on a construit en [enlever en] un Etat qui apporte [enlever apporte] leur apporte les moyens de survie. La deuxième est d’ordre sociologique : ce phénomène de libéralisation a conduit l’Etat à ne plus s’occuper d’économie. La France compte plus de 5 millions de fonctionnaires, mais il n’y a plus vraiment d’administration économique au sens “intelligence stratégique”. Alors l’Etat s’est recréé une mission. C’est ça, la dynamique française : libéraliser largement l’économie, ne pas l’assumer, et recréer un Etat Samu social à côté.

Les politiques français qui, selon vous, n’entendent pas grand-chose en économie…

La politique française ne connaît pas l’économie, mais la fonction publique non plus. Je ne sais pas, par exemple, qui, aujourd’hui en France, est capable d’écrire une page intelligente sur le système bancaire, dans la sphère publico-politique.

Ce libéralisme à la française est un système stable ?

En effet, ce qui me rend à la fois optimiste et soucieux. Optimiste parce que la France a du temps, je ne pense pas que le changement doive passer par la révolution. Soucieux parce que c’est un système générateur d’énormément de frustration : on se rend compte que c’est inefficace, et que cela cause de la casse sociale. Un éditorialiste a dit qu’avec ce système, les hauts fonctionnaires peuvent devenir dirigeants de grandes entreprises, les cadres ont les 35 heures et les pauvres le SMIC et le RMI. Rien n’est très épanouissant, ni optimal, mais tout le monde vit avec ce système, que favorise la politique monétaire que nous avons aujourd’hui.

Une des solutions que vous prônez pour le changement, c’est la reprise en main par la France de sa politique monétaire. Vous écrivez qu’elle doit garder l’euro, mais sortir de la Banque centrale européenne (BCE) ? Comment serait-ce possible ?

La dynamique que crée cette libéralisation est mal maîtrisée intellectuellement et mal assumée politiquement. Il faut réassumer l’économie. Ce qui ne signifie pas en passer par des nationalisations, ni que l’Etat doit se ré-impliquer “physiquement” dans l’économie. Ce qu’il faut faire c’est remettre de l’intelligence dans l’organisation du système : l’investissement, la relation entre les grands groupes et les PME pour favoriser l’innovation, et au premier chef, la politique monétaire. Parce que celle menée par la BCE est un anesthésiant. Il faut sevrer la France de cette drogue. Pas trop brutalement, parce que la question de l’euro structure la vie politique française, le Front National ayant fait de la sortie de la monnaie unique un point de fixation un peu tactique – ce qui affaiblit le débat.

On confond monnaie unique et politique monétaire unique. Les deux ne sont pas liés. Quand vous avez une seule monnaie, vous avez un seul taux de change et un seul taux au jour le jour. Une partie de la politique monétaire reste[rait donc] européenne. Après, on peut s’interroger sur l’allocation de la liquidité [je dirais plutôt ‘on doit passer à une politique monétaire active, qui s’interesse enfin à la seule question importante : ou va l’argent’]. Cet outil de contrôle fin du crédit, d’où va la masse monétaire, des banques et du shadow banking qu’il y a autour, est délégué à l’échelon européen au travers de l’union bancaire. Alors qu’à mon sens, l’immobilier, le crédit aux PME… sont des sujets nationaux, voire infranationaux. La France doit exercer elle-même cette compétence importante de la politique monétaire qui consiste à se demander : il y a 100 euros en circulation, à quoi les affecte-t-on ? Il faut un peu d’intelligence pour rendre ce rôle à l’Etat.

Vous êtes très sévère sur la BCE…

Elle a eu tout faux en terme de timing. D’abord en laissant la masse monétaire croître entre 8 à 12 % par an depuis l’introduction de l’euro, sans lien aucun avec la croissance économique. En menant, aujourd’hui, une politique monétaire indifférenciée qui équivaut à arroser son jardin sans se soucier de savoir où va l’eau : en bas on a des mauvaises herbes et les fleurs du haut sont un peu à sec. La BCE a failli techniquement en menant une politique pro cyclique sans en regarder les conséquences. Et elle souffre d’un déficit de perception démocratique.

Selon vous, pourquoi a-t-elle failli à ce point ?

C’est dû à l’influence de théories monétaristes qui estiment que le seul sujet qui compte est l’inflation. Un gouverneur de Banque centrale qui reste dix ans en place en regardant la courbe monétaire s’envoler sans s’en inquiéter, c’est incroyable

Et comment organise-t-on la “sortie” de la France de la BCE ?

La France ne “sortirait” pas de la BCE, qui continuerait à exister, mais ne s’occuperait plus que du taux de change au jour le jour. La France reprendrait la main sur sa politique monétaire. On peut habiller [je dirais plutôt : ‘ce n’est rien d’autre que de la subsidiarite, comme sur les politiques budgétaires, une nouvelle façon d’organiser….’] cela comme de la subsidiarité, une nouvelle façon d’organiser le système européen de Banques centrales. C’est compatible avec les traités, mais cela soulève des questions politiques, juridiques, et ne se met pas en place du jour au lendemain.

Mais quid des conséquences politiques pour l’Union européenne ?

Je serais dirigeant européen, je préférerais avoir une position, forte, structurante et constructive de la France. Quelle est l’alternative ? Une victoire du FN entre dans l’ordre des possibilités. Soit vous continuez à capitaliser sur ce lent déclin, cette pensée un peu [j enleverais ‘un peu’] unique qui effrite la légitimité de politiques nationales et européennes inefficaces, soit vous cristallisez ce sujet. Ce n’est pas nécessairement centrifuge pour l’Union Européenne. Ce n’est pas possible, en l’état actuel, de continuer avec une politique monétaire unique. Les institutions européennes ne peuvent pas se permettre une crise financière tous les dix ans.

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