Le changement, c’est quand ?

Interview sur Atlantico.fr (06/05/2015)

A la tête de l’Elysée depuis le 6 mai 2012, François Hollande a moins réformé la France que fait évoluer les opinions des Français : convertis au libéralisme, plus intransigeants avec les questions d’immigration et désillusionnés sur le rôle de l’école.

Atlantico : Dans un sondage Ifop pour Le Figaro publié en décembre 2013, 65 % des personnes interrogées estimaient que la France n’a pas fait assez d’efforts sur les salaires, le droit du travail et les aides sociales pour rester compétitive dans la mondialisation. Une forte majorité (61%) estimait qu’il était temps de fermer certains services publics, une mesure à laquelle adhéraient 47% des salariés du public. Les Français ne croient-ils plus à l’Etat-providence ?

Guillaume Sarlat : Les Français ont une relation ambivalente avec l’Etat, et notamment l’Etat-Providence.

D’un côté, ils constatent en permanence, dans leur vie de tous les jours, la dégradation des services publics, en premier lieu l’Ecole publique, mais aussi, pour ceux qui en sont usagers, les transports publics et la Justice.

Ils voient également que l’Etat Providence est extraordinairement inefficace : avec pourtant des dépenses publiques s’élevant à 57% du PIB (Produit Intérieur Brut), des dépenses sociales à 33% du PIB et le droit du travail le plus épais d’Europe, la France compte 3,5 millions de chômeurs, 6 millions de personnes vivant des minima sociaux, et la précarité de ceux qui travaillent ne cesse également d’augmenter.

Mais dans le même temps, les Français restent très attachés à l’Etat et à l’Etat-Providence, pour les protéger des menaces, réelles ou perçues comme telles, au premier rang duquel figure la peur du chômage et du déclassement économique et social, mais aussi l’insécurité, le terrorisme, etc.

C’est pourquoi l’opinion publique à la fois critique largement l’Etat et l’Etat-Providence, mais également applaudit lorsque l’on renforce les prérogatives de l’Etat dans le domaine de la sécurité, et refuse largement que l’on touche aux régimes de protection sociale.

Si nous sommes dans cette situation, c’est parce que nous vivons depuis trente ans dans ce que j’appelle le « Libéralisme à la française » : l’Etat s’est désengagé de l’économie, qu’il a largement libéralisée, pour se replier sur un rôle de Samu Social, hypertrophié, inefficace, qui freine toutes les initiatives, mais que personne n’ose réformer. Et plus l’Etat se retire de l’économie, plus les Français ont besoin de l’Etat Samu Social.

L’action de François Hollande depuis 2012 s’inscrit totalement dans ce schéma de « libéralisme à la française », poursuivi par tous ses prédécesseurs depuis plus de trente ans. Le « tournant social-libéral » de l’hiver 2013-2014 n’en est pas un ; ce ne sont que des mots et une opération tactique, plutôt réussie d’ailleurs, pour fragiliser l’opposition et gagner du temps vis-à-vis des instances européennes.

Un sondage Ipsos montrait qu’à la fin 2013 près de 72% des Français pensaient payer trop d’impôts. 74% jugeaient également qu’ils contribuaient plus au système qu’ils n’en retiraient d’avantages et 45% à approuver la décision des personnes qui décident de s’installer à l’étranger pour payer moins d’impôts. Les Français ont-ils divorcé avec la notion d’impôt ? En quoi les débats autour de la taxe à 75% et les mesures prises par le gouvernement ont-ils alimenté le ras-le-bol fiscal des Français ?

Guillaume Sarlat : Avec un Etat qui s’est transformé depuis trente ans en un Samu social énorme et visiblement largement inefficace, forcément, le consentement à l’impôt s’est dégradé petit à petit. Tout le monde a l’impression de payer pour des services de mauvaise qualité, et même bien souvent d’être obligé de payer deux fois : pour le système public, et pour un système privé parallèle (écoles privées, soutien scolaire, médecine de secteur 2, mutuelles, etc.).

Le fort degré de centralisation de l’Etat, malgré les simulacres de décentralisation, et la nationalisation de la protection sociale, le paritarisme n’étant plus là que pour les apparences, accroît encore ce divorce des Français avec l’impôt. L’action de l’Etat leur apparaît à juste titre lointaine, désincarnée et hors de tout contrôle.

Les affaires récentes d’évasion fiscale ont également alimenté le ras-le-bol fiscal des Français, en leur laissant penser, là-aussi largement à juste titre, que le dispositif était bien plus rigoureux pour les classes moyennes, qui n’échappent pas à l’impôt, que pour les plus riches, qui ont su trouver des moyens de contournement.

De ce point de vue, la taxe à 75%, de François Hollande n’a rien arrangé. Au contraire. Cette mesure phare de son début de quinquennat était absurde, car elle portait uniquement sur le travail réalisé en France. Sa principale conséquence a donc été de pousser de nombreux grands groupes à délocaliser, de manière sans doute irréversible, leurs cadres dirigeants à Londres, voire en Asie. Sa mise en place très laborieuse, et son rendement très médiocre, n’auront, c’est sûr, pas contribué à la légitimité de l’impôt auprès de ceux qui auront pris la peine de suivre ces débats !

C’est pourquoi en matière de finances publiques, pour redonner de la lisibilité et de la légitimité à l’impôt, j’appelle à des mesures très simples, comme une exonération fiscale complète de l’investissement de long terme, ou une dette publique perpétuelle dédiée aux investissements d’avenir, qui permettrait de sortir de la confusion actuelle autour de la dette publique, de son utilisation et de sa nature, bonne ou mauvaise.

Une étude du Trust Barometer publiée en février dernier pointait du doigt la plus grande confiance des Français dans les entreprises. En 2015, ils étaient près de 30%, contre 26% en 2014. Sans grande surprise, ce sont les entreprises familiales qui sont les plus populaires auprès des Français, avec 72% de suffrages favorables. Alors que l’entreprise pâtissait d’une image plutôt négative auparavant, les Français ont-ils changé d’opinion sur le sujet depuis le début du quinquennat de François Hollande ?

Guillaume Sarlat : 30%, ce n’est toujours pas beaucoup… D’autres sondages, que je cite dans mon livre, montrent un grand manque de confiance des salariés dans leur management, et la perception que leurs intérêts divergent avec ceux de leur hiérarchie et des actionnaires de leur entreprise, en tout cas quand il ne s’agit pas d’une entreprise familiale.

De ce point de vue, je pense que les discours de façade, récents, de François Hollande et de Manuel Valls à l’égard des entreprises, ne changent rien au sujet. Ce qui crée ce manque de confiance chez les salariés français, c’est la confrontation, au quotidien, avec la réalité d’une économie largement libéralisée. C’est-à-dire des environnements de travail stressants et complexes. Une stratégie qui semble dictée essentiellement par le court terme. Et la sensation que le politique a perdu irrémédiablement la main vis-à-vis de l’économie.

La politique constante depuis 20 ans d’exonération de charges sociales sans contrepartie alimente ce sentiment d’impuissance et de démission du politique. De même que l’absence de réaction devant les difficultés de nombreux ex fleurons industriels français.

De ce point de vue, François Hollande n’a rien changé à la situation. Au contraire. Avec le CICE et le pacte de responsabilité, il s’est inscrit dans la lignée des politiques d’exonération de charges de ses prédécesseurs. Le rythme des défaillances industrielles s’est accéléré (Alcatel, Alstom, Areva pour ne parler que des plus importantes), la plupart du temps sans réaction et sans semble-t-il même sans anticipation de l’Etat. Et je ne pense pas que ce soit avec des « coups » hasardeux comme celui réalisé sur Renault il y a quelques semaines que l’on va redonner confiance aux Français.

Si l’on veut redonner confiance aux Français dans leurs entreprises, il faut prendre des mesures qui reconnaissent et récompensent le rôle social de celles-ci, notamment avec l’apprentissage, mais également qui sanctionnent leurs responsabilités vis-à-vis des salariés. C’est pourquoi je propose de moduler les cotisations sociales en fonction des politiques d’emploi des entreprises, comme c’est le cas depuis de nombreuses années aux Etats-Unis.

Un sondage considérait que 57% des Français appréciaient le terme libéral et se montraient favorables à des réformes telles que l’ouverture des professions réglementées. Comment expliquer cette conversion au libéralisme, très éloignée de la lettre de la campagne de François Hollande ? S’est-elle faite en réaction aux échecs du gouvernement ?

Guillaume Sarlat : Les professions réglementées et les rentes, c’est un grand classique ! Il est de bon ton effectivement pour les gouvernements successifs de faire part de leur effarement devant ces règles pourtant conçues par leurs prédécesseurs et qu’ils peuvent modifier s’ils le souhaitent.

Pour moi c’est un leurre, qui permet, à François Hollande comme à beaucoup d’autres avant lui, d’alimenter un discours selon lequel la solution serait de libéraliser l’économie française en brisant les « résistances » catégorielles (professions réglementées, syndicats…). C’est le discours qu’il essaye d’entretenir ces derniers mois avec la loi Macron ou encore la réforme du dialogue social.

Résultat concret : une nouvelle débandade en rase campagne il y a quelques mois sur les professions réglementées. Et pendant ce temps, pendant que le Parlement se concentre pendant toute une session parlementaire sur une loi sur les autocars et le travail le dimanche, on continue à faire du libéralisme à la française.

Les vrais sujets sont ailleurs : l’avenir de la France dans l’euro, le système bancaire, l’investissement de long terme, la dette publique, les responsabilités sociales des entreprises, l’équilibre des forces entre les actionnaires et les salariés… Et là, je n’ai pas entendu grand chose depuis 2012.

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