Nous avons le libéralisme le plus bête du monde

Interview à la Revue Parlementaire avec Joseph d’Arrast (02/04/2015)

Il y a presque trois ans vous gagniez Londres pour rejoindre Perella Weinberg Partners en qualité de Managing Director en Fusions & Acquisitions. Pourquoi créer votre propre société aujourd’hui ?

C’est une décision que j’ai prise en observant l’évolution du marché de la banque d’affaires et du conseil stratégique aux entreprises. Ce marché s’est considérablement professionnalisé depuis ces dernières années, avec un grand nombre d’intervenants de bonne qualité, particulièrement à Paris où la concurrence est très forte. Dans le même temps, les entreprises elles-mêmes ont renforcé leurs capacités internes : pratiquement toutes les sociétés du SBF 120 disposent aujourd’hui d’un responsable du développement, le plus souvent entouré d’une équipe dédiée. En se professionnalisant, tant les intervenants externes que les entreprises ellesmêmes ont gagné en technicité dans la conduite des processus de Fusions & Acquisitions. Mais elles ont me semble-til perdu en créativité. La créativité, c’est ce qui permet de proposer à un dirigeant une opération que ni lui ni ses équipes n’ont vue, parce qu’elle est originale, notamment parce qu’elle relève d’une nouvelle zone géographique ou d’un nouveau business model.

Du coup, le marché laisserait aussi la place à de petites sociétés, au profil plus souple et ouvert ?

En ce qui concerne l’exécution des transactions, l’offre existante de banque d’affaires, de conseil et d’avocats, ainsi que les départements internes des entreprises, est globalement suffisante, que ce soit en Europe ou en France. En revanche, effectivement, il y a un marché pour du conseil stratégique innovant aux entreprises. Pour les entreprises européennes qui souhaitent faire évoluer leur business model. Et également pour les entreprises non-européennes, et notamment celles des pays émergents, qui souhaitent désormais, pour certaines, s’implanter en Europe. C’est le positionnement que j’ai choisi, en offrant en outre à mes clients une garantie d’exclusivité, c’est-à-dire en m’interdisant de travailler pour leurs concurrents, ce qui n’est pas le cas de mes concurrents. Et après deux mois seulement d’activité, je constate déjà que cette offre trouve son public. Et pas seulement en Europe, puisque l’un de mes premiers clients est une entreprise chinoise.

Dans le même temps, vous publiez cet essai économique chez Albin Michel. Le timing est parfait !

J’ai parfois l’impression de lancer deux entreprises en même temps, ce qui n’est pas de tout repos ! Mais vous avez raison, les deux démarches s’enrichissent mutuellement. Dans ce livre, tous les constats, toutes les propositions sont le fruit de mes expériences professionnelles, passées et présentes. Les mécanismes macroéconomiques, notamment la politique monétaire et le financement de l’économie, j’ai pu les toucher du doigt quand je travaillais dans le secteur bancaire. Quant à la compréhension du tissu industriel français, ses spécificités, et notamment la relation très particulière en France entre le CAC 40 et les PME, elle est au coeur de mon activité de conseil aujourd’hui.

D’où vous est venue l’idée du livre ?

D’une conviction d’abord, héritée de mes études d’ingénieur : le monde moderne donne une impression de complexité, d’interdépendances multiples qui semblent nous dépasser, nous écraser et nous paralyser, alors pourtant que les mécanismes de base et les options restent simples, et la capacité d’action du politique réelle. D’une révolte aussi, contre les discours défaitistes et la pensée unique. Le fameux « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher , de François Mitterrand en juin 1983 à Antenne 2 ou de Manuel Valls aujourd’hui chaque jour, m’est insupportable. D’une expérience personnelle enfin : face à cette complexité apparente et à ce défaitisme, la seule solution consiste non pas à être idéologique, mais à proposer des idées simples et concrètes. Faire preuve de créativité. Exactement comme pour le conseil stratégique aux entreprises !

Quelle est la thèse de votre essai ?

Comme l’indique le titre, il faut selon moi En finir avec le libéralisme à la française. On dit toujours que la France n’est pas libérale. C’est faux. Au contraire, nous avons fait le choix, depuis le milieu des années 80, de libéraliser, de manière assez extrême, toute une partie de l’économie, pour faire simple celle des grandes entreprises multinationales, qui peuvent aujourd’hui optimiser leur fiscalité, externaliser et délocaliser bien plus librement que dans des pays dits « libéraux ».

Quelles ont été les conséquences de cette libéralisation à bas bruit ?

D’abord, l’Etat, en abandonnant toute stratégie économique, s’est replié sur le social, pour prendre en charge ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans l’économie libéralisée. D’où le développement exponentiel des dispositifs sociaux, mais aussi des aides aux entreprises et d’un marché parallèle de capitaux publics avec la Banque Publique d’Investissement (BPI). Deuxième conséquence : en l’absence de toute stratégie économique de l’Etat, tous les acteurs économiques, entreprises, banques, investisseurs se sont concentrés sur leurs intérêts propres. Nous avons donc le libéralisme le plus bête du monde, avec un Etat qui n’assure plus la cohérence du système et la responsabilité des acteurs, tout en bridant l’innovation et les énergies. La BCE porte une responsabilité majeure dans cette situation : en déversant depuis 15 ans de manière aberrante des liquidités surabondantes, sur la zone euro en général, et sur la France en particulier, elle a incité tous les acteurs économiques à se concentrer sur leurs intérêts de très court terme, ce qui est particulièrement dommageable pour l’économie et pour la société. Face à ce constat, je propose de redonner des responsabilités aux acteurs économiques. Faire en sorte que les investisseurs et l’Etat investissent de nouveau à long terme, que les banques financent l’économie, que les entreprises innovent et développent les compétences de leurs salariés, etc.

Quelles sont alors vos propositions pour changer la donne ?

Sur l’euro, je propose que la France reste dans la zone euro, mais qu’elle sorte de la BCE. Il n’est pas raisonnable de vouloir sortir de l’euro, comme le propose le Front National, étant donnés le coût et les risques induits. Mais il est tout aussi déraisonnable de vouloir continuer à avoir une politique monétaire commune avec des pays qui nous ressemblent aussi peu que l’Allemagne, l’Italie ou la Grèce. Gardons donc l’euro, mais renationalisons la politique monétaire. Pour le déficit public, il est également aberrant de continuer à financer la protection sociale à crédit, mais il l’est tout autant de ne pas investir massivement dans l’avenir de notre pays, tout particulièrement lorsque les taux à long terme sont très bas. Je propose donc de créer une dette publique perpétuelle pour financer des investissements publics de long terme. Pour ce qui est de l’investissement privé, de la même façon, il est inefficace de faire fuir les créateurs d’entreprise en Belgique ou au Royaume-Uni avec l’ISF. Mais il est tout aussi inefficace de laisser la spéculation se développer sur les marchés financiers. Je propose donc de défiscaliser totalement tous les investissements sur le sol français, dès lors qu’il s’agit d’investissements à long terme. Que ce soient sur l’euro, la dette publique ou l’ISF, qui sont pourtant des sujets maintes fois débattus, il est donc possible de sortir des débats binaires pour / contre avec quelques idées neuves.

Que proposez-vous sur l’innovation ?

Pour un Mark Zuckerberg ou un Xavier Niel, qui sont partis de rien, il y a des centaines d’ingénieurs de Sagem, Alcatel-Lucent, Schneider ou Air Liquide qui ont été formés dans un grand groupe et qui ont décidé de partir créer leur entreprise pour mieux y développer leurs idées. Pour qu’il y ait innovation, il faut donc qu’il y ait de la fluidité entre les grands groupes et les PME. Fluidité des hommes, qui doivent pouvoir facilement passer de l’un à l’autre monde. Fluidité également des capitaux. Aux Etats-Unis ou en Allemagne, cette fluidité existe. En revanche en France, c’est l’opposition entre deux mondes qui au mieux s’ignorent, au pire se méprisent. Votre livre a une valeur très programmatique.

Espérez-vous le mettre dans les mains des candidats à l’élection présidentielle de 2017 ?

Nous verrons bien ! En tout cas, pour le quinquennat en cours, malheureusement, il est trop tard.

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