L’allègement des charges ne fait pas une politique économique

Tribune au Monde (06/03/2014)

L’annonce par François Hollande du pacte de responsabilité a jeté le trouble. Difficile, en effet, tant au PS qu’à l’UMP, de prendre position sur cette baisse des charges sociales, alors que son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, défendait cette mesure en 2012.

Depuis vingt ans, le remède miracle n’est plus la dévaluation, mais l’allégement de charges. Le raisonnement est simple : la faiblesse de la croissance, l’augmentation du chômage, le creusement du déficit commercial, les faillites et les délocalisations proviennent d’un manque de compétitivité. Et, comme avec l’euro il n’est plus possible de dévaluer, il faut diminuer le coût du travail.

Mais, comme le dit Michel-Edouard Leclerc, patron du groupe de grande distribution, « on ne dépend pas de la baisse des charges pour créer des emplois, les politiques y croient désormais ». Certes, le coût du travail a un impact négatif sur l’emploi. Mais, quand on se limite à baisser les charges, l’effet est essentiellement le même que pour les dévaluations d’antan : les marges des entreprises augmentent en contrepartie d’un appauvrissement des ménages, puisque la mesure est financée par une hausse de TVA et/ou de l’impôt sur le revenu et de la CSG.

Cette focalisation sur les baisses de charges procède d’une vision simpliste des entreprises et traduit un manque d’ambition pour la France.

LA CINQUIÈME ÉCONOMIE MONDIALE

La France dispose des ingrédients pour réussir dans la concurrence mondiale. Elle a des infrastructures de qualité et un coût de l’énergie compétitif. L’épargne des ménages y est importante et la démographie dynamique. Le système éducatif garantit un niveau de formation satisfaisant.

Tout n’est pas parfait, et la réglementation, fiscale en particulier, manque de lisibilité et de stabilité. Mais la France reste la cinquième économie mondiale et la deuxième européenne, avec 31 entreprises parmi les 500 premières mondiales, des champions européens et mondiaux et de multiples secteurs d’excellence (luxe, aéronautique, bâtiment et travaux publics, énergie, agroalimentaire, banques…).

Par ailleurs, la France est l’une des économies les plus ouvertes aux mécanismes de marché. Les droits de douane sont nuls avec l’Europe, et minimaux avec les membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La politique européenne de concurrence s’applique ; en particulier, les aides d’Etat et les mesures antidumping sont interdites a priori, et il y a une présomption d’abus de position dominante dès 30 % de part de marché.

Les capitaux circulent librement et la France présente un des régimes juridiques et fiscaux les plus favorables aux créanciers et aux montages financiers de rachat par endettement (leveraged buy-out). Aucune entrave d’aucune sorte n’existe pour racheter une entreprise française, ni pour délocaliser des emplois de France vers l’étranger. Et pour les grands groupes, tout au moins, les taux d’imposition effectifs restent assez modérés.

NOUVEAU MODÈLE DE CAPITALISME

La France a des atouts : elle est très ouverte au capitalisme et à la libre-concurrence. Un tableau qui cadre mal avec un pays qui, souvent, se dit en déclin et anticapitaliste. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. C’est parce que la France rejette le capitalisme qu’elle refuse à la fois de voir ses forces dans la mondialisation, et de penser son propre modèle de capitalisme.

La France ne suit ni le modèle libéral britannique, où la fluidité des marchés du travail, du logement et du crédit compense – en partie – la brutalité du capitalisme pur, ni les modèles américain ou japonais, protectionnistes et interventionnistes, ni les modèles allemand et nordique où la cogestion avec les salariés et la présence de l’Etat permettent de protéger les entreprises et d’intégrer la composante sociale à leur gestion, ni même le modèle chinois de capitalisme planifié.

Sans modèle économique, la France est devenue, par défaut, un pays très ouvert à la concurrence mondiale, où le capitalisme a les coudées franches, avec ses aspects positifs (afflux d’investissements étrangers, tout au moins jusqu’en 2012) et négatifs, comme la brutalité sociale et le court-termisme des entreprises, ou le pillage des savoir-faire nationaux. L’Etat intervient peu dans le fonctionnement du marché. Il se concentre sur la redistribution et la prise en charge a posteriori de ceux qui sortent du système (entreprises en faillite, chômeurs…).

En 2017, après dix ans de crise, de croissance nulle, de délocalisations et d’augmentation du chômage, les élections de 2014 se joueront sur la capacité à articuler un nouveau modèle de capitalisme pour la France.

AMBITION

Il ne suffira pas de copier des modèles étrangers qui ne sont pas transposables, ni de stigmatiser une catégorie d’acteurs comme François Hollande l’a fait en 2012 avec « le monde de la finance ». Il s’agira d’accepter le capitalisme pour ce qu’il est, et d’examiner comment on souhaite le mettre en oeuvre en France : souhaite-t-on associer les salariés à la gouvernance et à la création de valeur de l’entreprise ? Veut-on inciter investisseurs et entreprises à privilégier le long terme, et les responsabiliser sur les impacts sociaux de leurs décisions ? Est-on satisfait de la politique de concurrence européenne ? Faut-il mettre en place une politique industrielle plus active ? Jusqu’où souhaite-t-on aller pour attirer les capitaux et les emplois et favoriser la prise d’initiative ? Comment mieux protéger nos marchés et nos savoir-faire ? Quelle est la place des banques et des marchés financiers, et comment mieux les réguler ?

Techniquement, tout est possible. Ce qui est nécessaire, c’est une ambition pour la France.

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